Dans la crypte carrelée de blanc du mémorial de Nyamata, dans le sud du Rwanda, Thérèse Mukandori gît dans son cercueil. On l’aperçoit à travers une plaque de verre sur laquelle reposent des ossements.
Dans ce bain de sang, Thérèse Mukandori a été suppliciée. Après l’avoir forcée à s’exhiber nue, ses bourreaux l’ont violée tour à tour en public avant de lier ses poignets à ses chevilles, de planter un bâton dans son vagin et de l’achever d’un coup de machette sur la nuque. Dans le charnier, son corps a été retrouvé momifié, le visage encore empreint de son dernier hurlement.
Singulière, sa dépouille fait l’objet d’une forme de sacralité : longtemps, son cercueil était présenté ouvert aux visiteur·euses. « Mettre en avant son destin porte à la conscience ce qu’elle a vécu, mais, aussi, la spécificité des souffrances infligées aux femmes [pendant le génocide] », résume l’historien Marcel Kabanda, président d’Ibuka France (« Souviens-toi », en kinyarwanda), une association « engagée dans le devoir de mémoire et la lutte contre l’impunité ». Désormais à l’abri des regards, mais toujours séparée des ossuaires et caveaux collectifs, Thérèse Mukandori occupe une place particulière dans le dispositif mémoriel de Nyamata : elle incarne le martyre des Tutsies.
Entre le 7 avril et le 19 juillet 1994, au moins 800 000 enfants, femmes et hommes tutsi·es1À la même période, 50 000 « Hutu·es modéré·es » ont aussi été massacré·es et les femmes violées. ont été exterminé·es par des miliciens et militaires, mais aussi par leurs propres voisins hutus. Viols, humiliations et tortures sexuelles furent des expressions systématiques de la violence génocidaire, qui, ciblant les femmes et les filles, s’est déployée de manière genrée.
Le viol était « la règle, et l’exception le non-viol », écrivait le rapporteur spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour le Rwanda en 1996. Il n’a pas été contredit depuis. Dans « Faire le compte de l’incomptable2Catrien Bijleveld, Aafke Morssinkhof et Alette Smeulers, « Counting the Countless: Rape Victimization During the Rwandan Genocide », International Criminal Justice Review, juin 2009. », trois criminologues néerlandaises démontrent avec rigueur que, au minimum, 354 440 femmes et filles ont été violées pendant le génocide. Soixante mille d’entre elles ont survécu, souvent meurtries par des tortures et des mutilations les ayant laissées stériles. « Le viol, suivi de la destruction des organes génitaux, est aussi une manière de détruire le groupe, en tarissant la source », poursuit Marcel Kabanda.
Mais entraver la capacité d’un groupe à engendrer une nouvelle génération passe aussi par la destruction des liens existants entre ses membres : le viol constitue, là encore, un outil puissant. Séquestrées et violées pendant de longues semaines – y compris devant, voire avec leurs filles –, des survivantes ont aussi porté les « enfants des tueurs ». Ces derniers sont les mémoires vivantes des traumatismes et des hontes liées au fait de n’avoir pas su se protéger ou se défendre. Comme leurs mères, beaucoup de ces enfants ont été rejeté·es par ce qui leur restait de communauté ou de famille.
Punitifs, la majorité des viols ont eu lieu en public parce que les génocidaires considéraient qu’ils prenaient une « revanche » de race, mais aussi de genre.
Cette détermination à anéantir sur la durée se révèle, aussi, dans les contaminations intentionnelles par le VIH. En 1993, à une époque où contracter le virus condamnait à mort dans les dix années à venir, 30 % des femmes enceintes de Kigali étaient porteuses du virus. Six ans plus tard, l’Association des veuves du génocide d’avril (Avega Agahozo) relevait que les deux tiers des survivantes étaient séropositives. Ce moyen de tuer les femmes – mais aussi leurs futur·es enfants et partenaires – avait été revendiqué par des génocidaires pendant qu’ils les violaient, et le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR3Juridiction pénale internationale créée en novembre 1994 par l’ONU afin de poursuivre les responsables du génocide. Il a été dissous en décembre 2015 ; 62 individus ont été condamnés sur les 93 poursuivis par ce tribunal.) a établi que des miliciens avaient été spécifiquement recrutés pour contaminer.
Car le viol génocidaire est exécuté sur ordre : « Il ne s’agit pas d’un viol hors de contrôle, mais d’un viol sous contrôle », écrit la juriste étasunienne Catharine MacKinnon, spécialiste des violences sexuelles de guerre, dans son essai Are Women Human? (« Les femmes sont-elles humaines ? », Belknap Press of Harvard University, 2006, non traduit en français). Racistes et sexospécifiques, ces violences génocidaires ont en effet été organisées par les autorités politiques et militaires afin d’en faire l’instrument de l’anéantissement des Tutsi·es.
Les tutsies, cibles de la propagande
Prolongeant un demi-siècle de déshumanisation et de violences d’État contre les Tutsi·es, le basculement d’avril 1994 fut loin d’un déchaînement spontané. Lorsque, en octobre 1990, le jeune Front patriotique rwandais (FPR4Mouvement politico-militaire fondé en 1987 en Ouganda par des exilé·es rwandais·es, majoritairement tutsi·es. Le 4 juillet 1994, il prend Kigali et sa progression met fin au génocide.) a lancé une offensive depuis l’Ouganda voisin pour exiger le droit au retour des Tutsi·es en exil et la fin du parti unique – d’obédience nationaliste hutue –, la violence politique s’est accélérée. Deux grandes milices hutues se sont structurées en 1992 et, alors que les pogroms anti-Tutsi·es se multipliaient depuis l’automne 1990, les femmes vivaient déjà dans la peur des viols, craignant les militaires et les miliciens qui quadrillaient le pays. À la suite de l’adoption des réformes reconnaissant le droit au multipartisme et à la liberté d’expression adoptées en 1993, ont fleuri des dizaines de médias du Hutu Power, le mouvement suprémaciste hutu, qui a pris forme la même année. La propagande diffusée par ces radios et ces journaux a, alors, désigné les Tutsies comme cibles principales.
La racialisation de la société rwandaise est un héritage du colonialisme belge. Imposant la mention de l’« ethnie » sur la carte d’identité rwandaise au début des années 1930, la Belgique a transformé des groupes socio-économiques « largement perméables » en catégories raciales, rappelle l’historienne spécialiste du génocide des Tutsi·es Hélène Dumas. S’étant toujours appuyée sur la monarchie (abolie en 1961), l’administration coloniale a décidé, à la fin des années 1950, de soutenir la perspective républicaine en encourageant « les Hutu·es à “se libérer” de la “domination” des Tutsi·es », explique-t-elle. Le roi était tutsi. Ici germe le mythe d’une « oppression des Hutu·es » par les Tutsi·es, considéré·es comme « des étranger·es » complotant pour « voler » le pays aux Hutu·es.
Central dans le discours suprémaciste hutu, l’idée d’un « complot tutsi » se cristallise dans la figure d’« Umututsikazi » (« la femme tutsie », en kinyarwanda), qui apparaît dans « Les dix commandements du Hutu », publiés en décembre 1990 par la jeune, mais influente, revue Kangura5Son rédacteur en chef, Hassan Ngeze, a été condamné en 2007 pour incitation au génocide et crimes contre l’humanité. Le TPIR a établi que Kangura avait joué un rôle majeur dans la déshumanisation des Tutsies.. Synthétisant les fondamentaux politiques du mouvement Hutu Power, le texte prône la séparation raciale en présentant la majorité comme victime d’une minorité : « L’idéologie hutue » serait la voie de l’« autodéfense » face à l’« ennemi commun tutsi ». Le premier « commandement » édicte l’interdit suprême pour les hommes hutus de franchir la ligne de proximité, notamment sexuelle, avec « Umututsikazi » : « Tout Muhutu [homme hutu] doit savoir qu’Umututsikazi, où qu’elle soit, travaille à la solde de son ethnie tutsie. Par conséquent, est traître tout Muhutu qui épouse une Umututsikazi ; fait d’une Umututsikazi sa concubine ; fait d’une Umututsikazi sa secrétaire ou sa protégée. »
Raciste, complotiste et guerrier, ce manifeste est tout autant masculiniste : deux « commandements » enjoignent aux Hutues d’entretenir et de préserver l’entre-soi du groupe, les rendant responsables des comportements de « leurs » hommes et enfants. Ainsi, si les Tutsies y sont décrites comme particulièrement dangereuses, toutes les femmes sont réduites à un rôle de gardiennes ou de traîtresses vis-à-vis des intérêts de leur groupe racial. Par ce geste, les hommes se sont donc, aussi, présentés comme victimes des femmes, qu’elles apparaissent comme négligentes ou diaboliques.
Le sexe, lieu du pouvoir
En miroir de l’énonciation du tabou sexuel, le Hutu Power décrit les Tutsies comme « belles, mais perverses, sans cœur ni conscience, mises dans le lit des Hutus pour conquérir le pouvoir », synthétise l’historien Marcel Kabanda. En un mot, elles sont marquées du stigmate de la putain, figure peuplant les caricatures de presse qui, avec la radio, ont joué un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie génocidaire parmi la population rwandaise, alors largement analphabète.
Dans la revue suprémaciste Pawa, en décembre 1993, un dessin montre des Casques bleus et des Tutsies dans des postures figurant fellation et sodomie. « Dans un pays où l’Église est si puissante, ces pratiques considérées comme immorales disent la violence de cette propagande dont les femmes sont les figures centrales », analyse Hélène Dumas. « Elles incarnent des espionnes, des “enjôleuses” entraînant les hommes dans leur “piège” », poursuit l’historienne en commentant un autre dessin, publié dans Kangura en février 1994, mettant en scène le commandant des Casques bleus à Kigali accompagné de deux femmes figurées en travailleuses du sexe, affublées de l’écusson du FPR. Les propagandistes forçaient encore le trait, représentant « Umututsikazi » dans les draps des étrangers, notamment des Occidentaux : une cinquième colonne de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur.

Et cela s’est poursuivi pendant le génocide. Sur les ondes de la très écoutée Radio-télévision libre des Mille Collines (largement diffusée dans le pays et voix du Hutu Power), le 25 mai 1994, le journaliste Ananie Nkurunziza encourageait les auditeur·ices à continuer « la guerre », martelant que, si la Commission des droits de l’homme des Nations unies avait été « saisie d’actes de génocide », c’était « grâce à l’action des filles inkotanyi [militant·es du FPR] qui tendent leurs jambes dans les hôtels [de Genève] », en référence à la session spéciale de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Rwanda, qui s’est tenue les 24 et 25 mai en Suisse. En résumé, les années précédant le génocide, le Hutu Power a transformé les Tutsies en agentes d’un complot anti-Hutu·es reposant sur le pouvoir – supposément immense – tiré de leur sexe.
Le suprémacisme, ou le genre mis au service de la race
Ministre de la Famille et de la Promotion féminine du Rwanda au printemps 1994, Pauline Nyiramasuhuko est chargée de la « sensibilisation » dans la région de Butare : elle doit mobiliser les civils pour massacrer les Tutsi·es. Mégaphone à la main, elle arpente les rues. Aux miliciens, elle précise : « Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! » Reconnue coupable de génocide et de viols constitutifs de crimes contre l’humanité par le TPIR en 2011, elle devient la première femme condamnée pour ces crimes.
Mais elle ne fut pas la seule. Dans ses travaux, l’historienne Juliette Bour documente les trajectoires de femmes politiques, religieuses ou intellectuelles rwandaises, rappelant que plusieurs dizaines de milliers de femmes ont été condamnées, dans les années 2000, pour des pillages, des dénonciations et de l’aide aux milices pendant le génocide.
Idéologie de défense de l’ordre patriarcal, le masculinisme est une proposition politique à laquelle les femmes peuvent adhérer parce qu’elle protège l’ordre racial dont elles bénéficient. Ainsi, bien que cantonnées à leur rôle de reproductrices dans les sociétés esclavagistes, les femmes blanches possédaient et martyrisaient les femmes noires que les hommes blancs violaient. Dans l’Allemagne nazie, des femmes alimentaient les usines à bébés aryens qu’étaient les Lebensborn6Maternités et maisons d’enfants nazies, implantées dans toute l’Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour peupler le Reich d’enfants de « race aryenne ». quand d’autres, à Auschwitz, secondaient les médecins pour torturer femmes juives et tsiganes, ainsi que les enfants, ou s’armaient du fouet des Aufseherinnen, les gardiennes-tueuses. Comme tous les suprémacismes, l’« idéologie hutue » a mis le genre au service de la race.
Héritage colonial
Cette insistance sur des capacités de séduction décuplées des Tutsies est, elle aussi, un héritage belge. Hélène Dumas rappelle que les colons avaient considéré que les Tutsi·es appartenaient à « une race supérieure, cousine des Blancs », « jugée “plus belle”, parce qu’ayant un nez supposément “plus fin” ou le front “plus haut” ». Selon l’historienne, cette fiction de la différenciation raciale a même tenu une place fondamentale au moment des viols : « Comme si elles étaient anatomiquement différentes, on disait : “Venez voir à quoi ressemble une Tutsie !” » Cette projection est donc, elle aussi, une métabolisation genrée du racisme colonial par le Hutu Power. Évidemment, ce mythe s’est retourné contre les Tutsies : les suprémacistes hutus percevaient leur « grande beauté » comme un signe de mépris envers eux.
Survivante du génocide, membre d’Ibuka Rwanda et psychothérapeute à l’origine des premiers groupes de parole ouverts aux victimes, Émilienne Mukansoro, 58 ans, se souvient des rumeurs dans le village de son enfance sur ces « femmes arrogantes » qui « n’épouseraient jamais un Hutu ». Combinée à l’hypersexualisation complotiste, la représentation de « la femme tutsie » comme « inaccessible » a joué un rôle essentiel dans la façon dont les génocidaires ont pratiqué les tortures sexuelles et le viol, selon la sociologue Sandrine Ricci. Cibler le sexe des femmes et des filles, c’était détruire le lieu où, dans l’imaginaire masculiniste et raciste du Hutu Power, logeaient mépris, trahison et pouvoir, explique-t-elle dans son ouvrage Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! Rwanda, rapports de sexe et génocide des Tutsi (Syllepse, 2014).
Punitifs, la majorité des viols ont eu lieu en public parce que les génocidaires considéraient qu’ils prenaient une « revanche » de race, mais aussi de genre. Lorsqu’elle se souvient de Thérèse Mukandori comme de la plus belle femme de Nyamata, la mémoire populaire rwandaise conserve la trace de cette grammaire génocidaire masculiniste. Pour Sandrine Ricci, ces viols systématiques ne peuvent être appréhendés comme une simple variation de méthodes dans l’anéantissement d’un peuple : ils constituent un phénomène à part entière, à travers lequel « le génocide se transmue en féminicide ».

Pourtant, les premiers actes d’accusation du TPIR ne mentionnaient pas les viols. Ce sont les témoignages de survivantes contre l’ancien maire de Taba Jean-Paul Akayesu qui ont poussé les juges et les procureur·es à intégrer les crimes sexuels à l’acte d’accusation. Reconnu coupable de génocide, le 2 septembre 1998, l’ancien édile est également condamné pour viol, créant une jurisprudence historique : pour la première fois, le viol est reconnu comme un acte pouvant être constitutif de génocide. Mais cet arrêt va encore plus loin en définissant le viol génocidaire comme un continuum qui commence par la contrainte à se dénuder en public. Par la suite, la majorité des personnes jugées devant le TPIR ont eu à répondre d’accusation de viol.
Si l’État rwandais a définitivement interdit la mention de l’ethnie sur les documents d’identité en 2003, créé le Fonds d’aide aux rescapé·es du génocide en 1998, des tribunaux communautaires et de proximité pour juger les génocidaires dans les années 2000 et, plus récemment, mis en place des cellules médico‑légales pour les victimes de violences sexuelles, la justice et les réparations se font encore discrètes pour les survivantes. « La reconstruction des bâtiments est plus rapide que celles des corps », regrette Marcel Kabanda. « En dehors des espaces de commémoration, le silence des survivantes est requis, dénonce Émilienne Mukansoro, qui considère que la société rwandaise ne prend pas soin des victimes : Alors qu’elles vivent avec la culpabilité de ne pas s’être assez défendues, on leur dit qu’elles exagèrent, qu’elles refusent de “s’en sortir”, voire qu’elles l’ont bien cherché ! »
La psychothérapeute envisage le soin collectif comme un bouclier pour faire face à la stigmatisation. Ayant elle-même perdu une partie de sa famille en 1994, la quinquagénaire voit ces démarches comme un outil de reconstruction du « sentiment d’appartenance » pour trouver la force de tenir debout face aux injonctions de ne pas « perturber l’harmonie de la société », explique-t-elle. Et de conclure : « Au nom de la réconciliation, ce crime [le viol génocidaire] ne dit toujours pas son nom. » •


