Votre entrée dans l’arène politique, à l’une comme à l’autre, s’est faite de manière soudaine. Priscillia Ludosky, après avoir lancé une pétition contre la taxe carbone, vous êtes devenue, en 2018, l’une des leadeuses du mouvement des Gilets jaunes. Fleur Breteau, vous avez fait irruption à l’Assemblée nationale, puis dans les médias, au moment du vote de la loi Duplomb (lire l’encadré ci-dessous), dans le courant de l’été 2025. Qu’est-ce qui a déclenché votre engagement ?
FLEUR BRETEAU Le jour du vote de la loi Duplomb à l’Assemblée nationale [le 8 juillet 2025], j’étais avec d’autres représentant·es de collectifs de victimes des pesticides ou de parents d’enfants malades des pesticides. Ce qui m’a le plus choquée c’est que, pendant une heure et demie, nous avons entendu des mensonges dans l’hémicycle. J’étais au summum de mes effets secondaires de chimiothérapie, il y avait quelque chose de physique, je me suis sentie violentée. La fin du discours d’Annie Genevard [ministre de l’Agriculture] a été un déclencheur. J’ai crié : « Vous êtes les allié·es du cancer et nous le ferons savoir », avant de partir. Puis je suis revenue, j’ai hurlé en pointant mon crâne chauve : « Regardez-moi ! Regardez-moi ! On se reverra. »
J’étais la seule à être visiblement malade, il fallait que j’interpelle les député·es. C’est inhabituel de voir une malade exprimer sa colère et dire que les cancers sont politiques, qu’ils sont liés aux inégalités sociales et aux pollutions, notamment aux pesticides. Que c’est un phénomène systémique. Ça n’avait jamais été dit comme ça. J’incarnais ce propos parce que j’avais la gueule de la chimiothérapie. Il y avait quelque chose d’irréfutable.

PRISCILLIA LUDOSKY Militer, c’est se donner. Là, tu nous rappelles à quel point c’est se donner physiquement, malgré une maladie grave, dans un contexte, celui de l’Assemblée nationale, qui est très codifié. De mon côté, l’engagement est parti d’un questionnement concret. Mes proches me surnomment « madame Pourquoi ». Au départ, je m’interrogeais juste sur le prix de l’essence : pourquoi est-ce si cher ? Puis je me suis demandé à quoi servaient les taxes. J’ai lu alors sur le site du ministère de la transition écologique que c’était pour responsabiliser les gens, les amener à consommer différemment, à ne plus utiliser leurs véhicules. Mais il y a des personnes qui n’ont pas d’autres moyens de transport à proximité, donc comment peuvent-elles faire autrement ? Surtout avec les gares qui ferment, c’est hypocrite.
« C’est inhabituel de voir une malade exprimer sa colère et dire que les cancers sont politiques. »
Fleur Breteau
FLEUR BRETEAU 87 % des Français·es habitent dans des déserts médicaux [selon le baromètre santé-social de l’AMF et la Mutualité française présenté en 2023]. Il y a des malades qui font trois heures de voiture pour aller faire une chimiothérapie, et certain·es en ont une par semaine.
PRISCILLIA LUDOSKY Oui, ce sont toujours les mêmes qui pâtissent de ces politiques injustes. Et il y a un manque de transparence de la part du gouvernement. Sur la taxe carbone, au printemps 2018, à force de questionnements, je me rends compte qu’il nous demande de faire des efforts et de ne plus rouler avec nos véhicules alors qu’à la même période, il donne des autorisations de forage à Total en Guyane. Finalement, cette pétition pour une baisse du prix du carburant à la pompe aurait pu porter sur tout autre sujet qui montre qu’on ne consulte jamais la population avant de mettre en place des mesures qui la concernent. Les personnes les plus impactées par le dérèglement climatique ne sont pas autour des tables où se prennent les décisions, mais ce sont elles qui paient la transition. La taxe carbone l’illustre bien, c’est pour cela qu’on a voulu la Convention citoyenne pour le climat, dans laquelle 150 personnes ont construit ensemble un socle de mesures efficaces1En 2020, 150 citoyen·nes tiré·es au sort remettaient 149 mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays de 40 % en dix ans.. Le sujet c’est l’injustice et la démocratie.

Quelle place avait le militantisme dans vos vies avant ces évènements ?
PRISCILLIA LUDOSKY Je n’avais pas de formation politique particulière, mais j’ai été marquée par deux mouvements sociaux : le combat contre le contrat premier embauche [CPE] en 2006 et la mobilisation contre la vie chère aux Antilles en 2009. Concernant cette dernière, j’entendais les témoignages de mes proches en Martinique et j’étais révoltée par solidarité. Ces deux périodes correspondaient à mon entrée, assez jeune, dans le monde du travail. Mon expérience professionnelle dans une banque privée a beaucoup joué, j’avais besoin de travailler mais je n’avais pas d’attrait pour ce métier et je me sentais concernée par ce que j’observais dans la société.
Aujourd’hui, j’ai envie de contribuer à changer les choses. Toute seule, on n’arrive à rien. La lutte est forcément collective, et je veux y trouver ma place. On me dit toujours que je suis calme, les médias m’ont même donné un surnom, « la force tranquille ». Pourtant j’ai une rage intérieure, je suis constamment en colère. Ça ne se voit peut-être pas, mais j’ai envie de mettre un bon coup de pied dans ce système.
FLEUR BRETEAU La colère vient aussi d’une sérieuse envie de vivre. Quand on est en chimiothérapie, on est motivé·e par ce désir, et la colère arrive parce qu’on voit bien que le vivant est en train d’être détruit. De mon côté, j’ai eu l’exemple de ma mère qui était une citoyenne en colère dans la ville de Levallois-Perret [Hauts-de-Seine]. Elle a lutté avec un collectif citoyen contre le système Balkany2Patrick et Isabelle Balkany, ancien maire et ex-première adjointe de Levallois-Perret, ont été condamné·es pour blanchiment de fraude fiscale aggravé en 2023. et s’est retrouvée maire adjointe aux affaires sociales. Je l’ai admirée pour ça.
La colère arrive aussi parce qu’aujourd’hui les politiques menées vont dans le sens inverse des désirs profonds de la population. Quand tu écoutes les informations, tu te rends compte que les politiques font le contraire de ce qu’il faudrait faire. À chaque fois, je me demande si je suis folle. On vit dans un système qui refuse d’écouter les gens.
« La colère vient d’une sérieuse envie de vivre. »
Fleur Breteau
Fleur Breteau, vous avez raconté cet épisode où vous interpellez les député·es à l’Assemblée nationale, en criant « Regardez-moi ! Regardez-moi ! ». Vous parlez également dans les médias de votre « gueule de cancer ». Pourquoi est-ce important de montrer votre corps ?
FLEUR BRETEAU Les corps malades sont associés à des corps faibles. Il y a un système de soumission qui se renforce : l’hôpital va mal, donc il y a moins de soignant·es pour passer du temps avec chaque patient·e pourtant de plus en plus nombreux et nombreuses. Cela crée une industrialisation de la guérison du cancer. Les oncologues n’ont plus le temps de répondre à nos questions, on est soumis·es à leurs instructions qu’on ne comprend pas. On ne nous demande jamais notre avis. Certain·es malades disent que leur impuissance leur fait autant de mal que leurs métastases.
Pourtant il y a plein de malades qui ne se sentent pas faibles : on peut être faible physiquement et avoir une puissance intellectuelle ou émotionnelle. On peut avoir la rage, être en colère et avoir envie de se montrer. Mon impuissance s’est transformée en colère avec la loi Duplomb, et c’est en politisant mon cancer que j’ai retrouvé de la force. Si on est impuissant·e face à la maladie et devant l’institution médicale, on retrouve une forme de puissance quand on lutte.
Parce que je ne cache pas mon crâne chauve, des personnes souffrantes, des femmes surtout, m’ont dit qu’elles osaient enfin afficher leur maladie. Si on ne se lève pas pour dire qu’il y a une épidémie de cancers, qui va le dire ? Le président de la République et les ministres n’ont pas dit un mot là-dessus en 2025. En revanche, on demande aux femmes de prendre soin d’elles pour cacher la maladie que personne n’a envie de voir. La solution serait de faire de la chirurgie esthétique pour être belle pendant un cancer. Moi, je n’ai pas envie d’avoir l’air belle et désirable pendant mon cancer. Je suis malade, je n’ai pas envie de le cacher.

Est-ce qu’être une femme, d’autant plus une femme noire ou avec un cancer visible, est un frein pour s’exprimer en politique ?
PRISCILLIA LUDOSKY Au début, lors du mouvement des Gilets jaunes, je ne réfléchissais pas à cela et je n’ai pas réalisé tout de suite que je pouvais représenter d’autres personnes, notamment des outre-mer. C’est vrai qu’on n’a pas l’habitude de voir une femme noire parler des questions sociales et écologiques de manière transversale. Je suis arrivée avec un sujet, le coût du carburant, qui ne concernait pas uniquement les femmes, les femmes noires ou les femmes d’origine martiniquaise, mais qui touchait tout le monde, et ça, c’était inhabituel.
FLEUR BRETEAU Quand je t’ai entendue à ce moment-là, alors que tu incarnais cette mobilisation, il y avait un récit qui disait que les Gilets jaunes étaient des hommes blancs d’extrême droite. C’est toi qui m’as fait changer d’avis. Je venais de Paris, je roulais à vélo, et j’ai compris à cette occasion pourquoi elles et ils avaient besoin de leur voiture.

PRISCILLIA LUDOSKY C’est intéressant que tu dises cela parce que j’ai essayé de travailler à connecter des publics qui ne se parlent pas. J’ai organisé des rencontres entre de nombreux collectifs qui ont abouti à des actions et à des prises de parole publiques communes. C’est ce qui m’a amenée à faire une tournée des médias avec Cyril Dion [écrivain, réalisateur et militant écologiste], pour appeler à la création de la Convention citoyenne pour le climat. Je travaille beaucoup avec des associations de protection de l’environnement, avec les mouvements de lutte contre les violences policières ou des collectifs contre le mal-logement. Je travaille aussi avec des mouvements de reconnaissance des crimes commis par l’État français ou par les colons dans les outre-mer pour obtenir des réparations.
On lutte pour réclamer des infrastructures médicales, des indemnités financières et une dépollution des environnements. Cela concerne aussi bien les essais nucléaires en Polynésie française que la leucose bovine à La Réunion. Quand les cheptels sont contaminés par cette maladie dans l’Hexagone, ils sont abattus, mais certains ont été importés malades à La Réunion et ont contaminé les troupeaux de l’île. Je me bats pour qu’on ne puisse plus déconnecter ces questions entre elles. Par exemple, les conséquences du dérèglement climatique ont des impacts sociaux et économiques, je pense qu’il faut donc les traiter ensemble. Or, cette façon de penser ensemble les sujets qui font société est perçue comme inhabituel, pour une femme déjà, et pour une femme noire encore plus. Même si c’est difficile à démontrer. En France, les statistiques ethniques sont très limitées, donc on a du mal à mesurer cette réalité. Mais on constate que c’est difficile pour une femme noire d’émerger sur d’autres sujets que ceux qui traitent des discriminations. On est assignées. Et quand on ne peut pas nous mettre dans une case avec une étiquette, il y a une certaine défiance.
Priscillia Ludosky, des Gilets jaunes aux luttes écologistes
« Fin du monde, fin du mois, même combat. » Ce slogan était partout lors des marches pour le climat de 2019, en parallèle du mouvement des Gilets jaunes. Ce mot d’ordre fait la jonction entre les deux luttes et poursuit un objectif commun : allier la justice sociale et la justice environnementale. L’initiatrice de la pétition « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe ! » en 2018 et figure majeure du mouvement des Gilets jaunes, Priscillia Ludosky, fera sienne cette revendication et deviendra un pont entre les deux mouvements.
Avec d’autres activistes, elle sera l’une des instigatrices de la Convention citoyenne pour le climat, en octobre 2019. Elle fait aussi la rencontre de Marie Toussaint, cofondatrice de Notre affaire à tous, association à l’origine de l’Affaire du siècle, une campagne associative qui vise à poursuivre l’État français en justice pour inaction climatique. Ensemble, elles popularisent les revendications de reconnaissance du crime d’écocide (la destruction irrémédiable d’un écosystème) et de justice environnementale. Elles exigent des réparations pour les victimes de préjudices écologiques.
En 2024, Priscillia Ludosky se présente aux élections européennes sur la liste Europe Écologie les Verts, sans succès. Cofondatrice et présidente du Collectif des luttes sociales et environnementales (CLSE), la quadragénaire se consacre désormais aux luttes décoloniales des territoires d’outre-mer, comme celle contre le chlordécone, un insecticide utilisé entre 1972 et 1993 dans les Antilles françaises et qui serait responsable d’un des plus forts taux de cancer de la prostate au monde (lire l’encadré de l’article Josette Bomaré, mémoire doubout).
« La lutte est forcément collective, et je veux y trouver ma place. »
Priscillia Ludosky
Pourquoi est-ce aussi important d’être visible en tant que femmes ?
PRISCILLIA LUDOSKY Dans le mouvement des Gilets jaunes, beaucoup de femmes étaient sur le terrain et organisaient des actions à l’échelle locale mais elles ne se sentaient pas légitimes à prendre la parole dans les médias, alors que ça ne posait aucun problème à d’autres personnes qui n’agissaient pourtant pas sur le terrain. Elles craignaient aussi de se faire harceler. C’est pour ça que je suis restée longtemps la seule à être exposée.
En janvier 2019, des Marseillaises ont créé la manifestation des femmes Gilets jaunes3Une première «marche des femmes Gilets jaunes » a lieu le 6 janvier 2019. Trois autres se sont tenues le dimanche, en janvier puis début février 2019. le dimanche, en parallèle des manifestations générales du samedi. Ces femmes disaient vouloir prendre la rue en tant que personnes parmi les plus précaires de la population. Elles disaient aussi clairement qu’elles ne voulaient pas que les hommes soient présents. Certains voulaient quand même venir, prétendant vouloir les protéger. Il n’y avait pas de volonté d’exclure les hommes, mais simplement de se montrer en tant que femmes avec des revendications spécifiques, comme celle des mères isolées qui ont du mal à joindre les deux bouts, ou encore pour évoquer le sujet des violences conjugales. Ces femmes ont choisi d’investir la rue parce que c’est là que ça se joue. C’est là qu’on se montre.
FLEUR BRETEAU Les femmes sont aussi plus précaires face aux conséquences de la maladie, en particulier quand elles sont mères célibataires. Elles sont plus souvent quittées par leurs conjoints que les hommes quand la maladie apparaît4D’après une étude publiée en 2009 dans la revue Cancer, les femmes ont six fois plus de risque de
connaître une rupture amoureuse pendant un cancer ou une maladie grave.. Les femmes en arrêt longue maladie doivent faire face au manque à gagner financier – alors qu’elles sont déjà moins bien payées que les hommes – pendant leurs traitements, et très vite certaines doivent recourir à l’aide alimentaire. Elles sont aussi plus exposées aux conséquences des pesticides, puisque plus sensibles aux déséquilibres hormonaux et qu’une grande partie des pesticides sont des perturbateurs endocriniens. Ce qui est terrible, c’est qu’il y a très peu d’études sur les femmes. C’est par exemple le cas aux Antilles avec le chlordécone..
Lire aussi : Josette Bomaré, mémoire doubout
Justement, certains collectifs se mobilisent depuis longtemps pour obtenir justice et réparations après l’utilisation de pesticides, comme le chlordécone ou l’agent orange, sans être entendus parce que les conséquences concernent surtout des populations non blanches. Depuis la pétition contre la loi Duplomb, signée par plus de 2 millions de personnes, ces collectifs constatent, avec une certaine amertume, qu’il est possible de mobiliser massivement contre des pesticides. Est-ce que vous comprenez leur frustration ?
FLEUR BRETEAU J’ai entendu de la part de ces collectifs des choses inconfortables mais légitimes. J’ai été invité en mai 2025 par Vietnam Dioxine5Vietnam Dioxine est un collectif qui se mobilise pour la reconnaissance des crimes liés à l’agent orange, un défoliant utilisé par l’armée des États-Unis durant la guerre du Vietnam, entre 1961 et 1971. à participer à une table ronde lors d’une journée contre l’agrochimie, et c’est à leur contact que j’ai pris conscience du colonialisme chimique6Le colonialisme chimique désigne l’utilisation, dans des pays colonisés ou anciennement colonisés, de pesticides
interdits sur leur propre territoire par les industries des puissances coloniales. Lire notre glossaire.. Je n’avais pas compris à quel point ce dernier est le navire amiral de la violence chimique en général, de l’industrialisation de l’agriculture et du capitalisme. Ce colonialisme chimique ouvre la voie à l’accaparement des terres et de l’eau. Il permet la destruction du monde paysan [par opposition ici aux exploitations alimentant l’agrobusiness] pour transformer l’agriculture en industrie, et crée des malades partout. Depuis, avec Vietnam Dioxine, on se dit que nos luttes sont indissociables. Alors, leur amertume, je la comprends : ma responsabilité, c’est de faire en sorte que ces personnes puissent être visibles à chaque fois qu’on est visibles, sans m’approprier leurs vécus et de faire en sorte que le colonialisme chimique devienne un enjeu de la lutte contre les pesticides. En tant que femme blanche, j’ai aussi une responsabilité à parler de ce sujet et à ne pas le considérer comme annexe.
« Il n’y avait pas de volonté d’exclure les hommes, mais simplement de se montrer en tant que femmes avec des revendications spécifiques. »
Priscillia Ludosky
PRISCILLIA LUDOSKY Quand on parle de pesticides, il faut interroger le contexte mais aussi les raisons de leur utilisation. En ce qui concerne les outre-mer, c’est toujours lié au colonialisme. Quand on prend l’exemple du chlordécone, un modèle a été mis en place – celui d’une culture intensive de la banane et de la canne à sucre. Cette exploitation complètement démesurée est destinée à l’exportation et non à une consommation locale. Les Antilles deviennent le jardin de la France et de l’Europe. Il n’y a pas d’ambiguïté, les chaînes de responsabilité sont très claires. C’est un problème structurel, l’empoisonnement est organisé. Ça s’inscrit dans un système. Il n’y a aucune volonté que ça change. Il y a même un refus que cela change. C’est organisé pour que les populations ne soient pas autonomes sur le plan alimentaire.
Fleur Breteau, le visage de la lutte contre la loi Duplomb
En janvier 2025, les sénateur·ices adoptent la proposition de loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », qui porte le nom du sénateur Les Républicains Laurent Duplomb. Son article le plus polémique réautorise, sous conditions, l’utilisation des néonicotinoïdes – dont l’acétamipride, un pesticide hautement toxique dont l’usage était interdit en France depuis 2020. Le jour de ce vote, et alors qu’elle commence une chimiothérapie pour un deuxième cancer du sein diagnostiqué quatre ans après le premier, Fleur Breteau décide de créer un collectif composé de malades de cancers, d’ancien·nes malades, de proches, d’aidant·es ou de personnes endeuillées. C’est la naissance de Cancer Colère. Le collectif rappelle que les produits phytosanitaires sont cancérogènes et fait de la lutte contre la loi Duplomb son cheval de bataille, avec un mot d’ordre : politiser le cancer.
Le jour du vote définitif à l’Assemblée nationale, elle marque les esprits en interpellant les député·es au nom de la société civile.
Fleur Breteau se mobilise alors pour la pétition, déposée deux jours après sur le site de l’Assemblée nationale par l’étudiante Éléonore Pattery, qui dépasse les 2 millions de signatures.
Un record, qui oblige le Parlement à ouvrir un débat au Palais-Bourbon – pour la première fois à la suite d’une pétition –, qui n’aura cependant pas vocation à abroger la loi et devrait se tenir début 2026.
En juillet 2025, douze associations et ONG déposent un recours devant le Conseil constitutionnel, qui censure début août l’article le plus contesté. Cette victoire contre la réautorisation des néonicotinoïdes, les pesticides surnommés « tueurs d’abeilles », pourrait être de courte durée puisque ses partisan·es envisagent déjà une nouvelle loi. L’un de ces pesticides, l’acétamipride, au cœur de toutes les disputes, est pointé du doigt par les écologistes et des expert·es médicaux, dont la Ligue contre le cancer. Mais certaines organisations d’agriculteur·ices font pression pour sa réintroduction.
Depuis janvier 2025, Fleur Breteau multiplie les prises de parole dans les rassemblements. Des portraits de l’activiste fleurissent dans les journaux, et son crâne nu, qui témoigne de sa maladie, est devenu le symbole d’une lutte.
Selon vous, quelles sont les responsabilités de nos représentant·es politiques dans ces situations ?
FLEUR BRETEAU La collusion avec le monde politique est évidente : ce système ne peut fonctionner que sur un déni démocratique. Dans l’Hexagone aussi, on parle de souveraineté alimentaire. Les politiques mises en place contribuent à l’industrialisation à marche forcée de l’agriculture, à l’utilisation des pesticides, aux prix qui flambent, à la disparition du monde paysan, à la destruction de la biodiversité et au développement de la malbouffe. Nos adversaires sont les mêmes. Ces politiques ont deux effets : renforcer la colère et créer des alliances. Je n’imaginais pas qu’un de nos premiers alliés pour combattre les cancers allait être le monde paysan, mais c’est désormais une évidence. On se rend compte que plus il y a de malades du cancer, moins il y a de paysans. Ce sont deux phénomènes connexes. En France, 40 000 fermes ont disparu en trois ans. Toutes les lois agricoles sont faites au profit des industriels et jamais des paysans. Tant que l’industrialisation de l’agriculture sera en marche on ne pourra pas endiguer l’épidémie de cancers et d’autres maladies, comme Parkinson, l’endométriose ou le diabète.
PRISCILLIA LUDOSKY On a aussi la responsabilité d’avoir laissé Emmanuel Macron continuer à gouverner. La démocratie est devenue malsaine en France. Derrière cette apparente vitrine de pays des Droits de l’homme, d’égalité, on entend Édouard Philippe [ancien premier ministre de mai 2017 à juillet 2020 et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027] dire que la colonisation n’est pas un crime7Sur LCI, lundi 8 décembre 2025, lors d’une interview avec Jean-Michel Apathie.. Les outre-mer sont des territoires dont les droits sont bafoués. La charte sociale européenne, qui garantit des droits fondamentaux, ne s’y applique pas, à cause d’une clause coloniale8La Charte européenne des droits sociaux, signée en 1961, complète la Convention européenne des droits de l’homme. Mais elle ne s’applique pas aux territoires ultramarins.. En France, la loi qui contraint l’État à résorber les écarts de développement économiques, sociaux et environnementaux n’est pas respectée. Certains territoires n’ont même pas d’eau potable. Comment accepte-t-on cela ? On a la responsabilité collective de trouver des personnes qui puissent tout changer.

On entre justement dans une séquence électorale avec les municipales en 2026, puis la présidentielle en 2027. Face aux politiques actuelles et au risque de voir le Rassemblement national accéder à la tête de l’exécutif, que pouvons-nous faire ? Quelles alliances inventer ?
PRISCILLIA LUDOSKY On s’unit. Militantes et militants de terrain, associations, syndicats, on fait bloc et on avance ensemble. Les chef·fes de partis doivent mettre leur ego de côté. Même pour les municipales, ils et elles rechignent à faire l’unité. A‑t-on vraiment le luxe de ne pas s’unir ? Il y a un milliardaire d’extrême droite, Pierre-Édouard Stérin, qui met des millions sur la table pour que des listes d’extrême droite gagnent des mairies et puissent ensuite rafler les sièges lors des élections sénatoriales en septembre 20269Les sénateur·ices sont élu·es par un collège d’électeur·ices constitué à 95 % de conseiller·es municipaux.. S’ils ne prennent pas en compte les considérations des militant·es qui ont fait bouger les choses en 2024, les partis de gauche auront une responsabilité historique face à une victoire de l’extrême droite.
FLEUR BRETEAU Quelque chose peut se jouer autour de la santé. L’extrême droite soutient l’usage de pesticides au niveau européen. On est face à des gens qui choisissent les empoisonneur·euses. 92 % de l’eau potable est contaminée au TFA, qui est un PFAS10Les PFAS sont des substances chimiques appelées «polluants éternels » du fait de leur persistance dans l’environnement.. Et ça ne va faire qu’augmenter. Or, personne n’acceptera d’avoir un cancer pour sauver une filière industrielle.
On nous fait croire que c’est plié d’avance, mais ça ne l’est pas. Être d’extrême droite, haïr toute la journée, tous les jours, ça doit être crevant. C’est vachement mieux d’avoir envie de vivre. Donc on propose un programme contre le cancer et pour l’envie de vivre. Je pense qu’on est du côté de la vie et la vie est puissante. L’alliance, l’amour, la tendresse, l’amitié : c’est peut-être comme ça qu’on va retrouver de l’oxygène. •
Fleur Breteau et Priscillia Ludosky en 8 dates
Mai 2018
Priscillia Ludosky lance une pétition contre la taxe carbone.
17 novembre 2018
Priscillia Ludosky coorganise la première manifestation des Gilets jaunes.
Mai 2020
Publication de Ensemble nous demandons justice. Pour en finir avec les violences environnementales, de Priscillia Ludosky et Marie Toussaint (Massot Éditions).
Juin 2024
Priscillia Ludosky est candidate aux élections européennes sur la liste Les Écologistes (elle n’est pas élue).
Août 2024
Fleur Breteau apprend qu’elle est atteinte d’un deuxième cancer du sein.
27 Janvier 2025
Alors que le Sénat vote la loi Duplomb, Fleur Breteau décide de fonder le collectif Cancer Colère.
8 Juillet 2025
Lors du vote définitif de la loi Duplomb à l’Assemblée nationale, Fleur Breteau interpelle les député·es depuis le balcon. Une vidéo de son intervention devient virale.
17 novembre 2025
Cancer Colère participe au blocage d’une usine du géant agrochimique BASF, des militant·es sont victimes de violences policières.
Entretien réalisé le 17 décembre 2025, par Rémi-Kenzo Pagès et Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante,
à la Maison des Métallos, à Paris.



