Fleur Breteau et Priscillia Ludosky : « Nos luttes sont indissociables »

Fleur Breteau, 50 ans, malade d’un cancer, est devenue l’une des porte-parole des victimes des pes­ti­cides. Priscillia Ludosky, 40 ans, militante pour la justice sociale et envi­ron­ne­men­tale, est l’une des ini­tia­trices et figures du mouvement des Gilets jaunes de novembre 2018 à mars 2019. Incarnant toutes les deux des mobi­li­sa­tions qui ont bousculé la pré­si­dence d’Emmanuel Macron, elles s’ac­cordent sur l’importance de politiser la santé et de visi­bi­li­ser les victimes des poli­tiques qu’elles combattent.
Publié le 26/01/2026

Modifié le 19/02/2026

Photos : Sophie Palmier pour La Déferlante
Les acti­vistes Fleur Breteau ( à gauche) et Priscillia Ludosky lors de leur rencontre pour La Déferlante, le 17 décembre 2025, à la Maison des Métallos, à Paris. Crédit photo : Sophie Palmier pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire

Votre entrée dans l’arène politique, à l’une comme à l’autre, s’est faite de manière soudaine. Priscillia Ludosky, après avoir lancé une pétition contre la taxe carbone, vous êtes devenue, en 2018, l’une des leadeuses du mouvement des Gilets jaunes. Fleur Breteau, vous avez fait irruption à l’Assemblée nationale, puis dans les médias, au moment du vote de la loi Duplomb (lire l’encadré ci-dessous), dans le courant de l’été 2025. Qu’est-ce qui a déclenché votre engagement ?

FLEUR BRETEAU Le jour du vote de la loi Duplomb à l’Assemblée nationale [le 8 juillet 2025], j’étais avec d’autres représentant·es de col­lec­tifs de victimes des pes­ti­cides ou de parents d’enfants malades des pes­ti­cides. Ce qui m’a le plus choquée c’est que, pendant une heure et demie, nous avons entendu des mensonges dans l’hémicycle. J’étais au summum de mes effets secon­daires de chi­mio­thé­ra­pie, il y avait quelque chose de physique, je me suis sentie violentée. La fin du discours d’Annie Genevard [ministre de l’Agriculture] a été un déclen­cheur. J’ai crié : « Vous êtes les allié·es du cancer et nous le ferons savoir », avant de partir. Puis je suis revenue, j’ai hurlé en pointant mon crâne chauve : « Regardez-moi ! Regardez-moi ! On se reverra. »

J’étais la seule à être visi­ble­ment malade, il fallait que j’interpelle les député·es. C’est inha­bi­tuel de voir une malade exprimer sa colère et dire que les cancers sont poli­tiques, qu’ils sont liés aux inéga­li­tés sociales et aux pol­lu­tions, notamment aux pes­ti­cides. Que c’est un phénomène sys­té­mique. Ça n’avait jamais été dit comme ça. J’incarnais ce propos parce que j’avais la gueule de la chi­mio­thé­ra­pie. Il y avait quelque chose d’irréfutable.

Fleur Breteau. Crédit photo : Sophie Palmier pour La Déferlante
Fleur Breteau, le 17 décembre 2025, à Paris. Crédit photo : Sophie Palmier pour La Déferlante

PRISCILLIA LUDOSKY Militer, c’est se donner. Là, tu nous rappelles à quel point c’est se donner phy­si­que­ment, malgré une maladie grave, dans un contexte, celui de l’Assemblée nationale, qui est très codifié. De mon côté, l’engagement est parti d’un ques­tion­ne­ment concret. Mes proches me sur­nomment « madame Pourquoi ». Au départ, je m’interrogeais juste sur le prix de l’essence : pourquoi est-ce si cher ? Puis je me suis demandé à quoi servaient les taxes. J’ai lu alors sur le site du ministère de la tran­si­tion éco­lo­gique que c’était pour res­pon­sa­bi­li­ser les gens, les amener à consommer dif­fé­rem­ment, à ne plus utiliser leurs véhicules. Mais il y a des personnes qui n’ont pas d’autres moyens de transport à proximité, donc comment peuvent-elles faire autrement ? Surtout avec les gares qui ferment, c’est hypocrite.


« C’est inha­bi­tuel de voir une malade exprimer sa colère et dire que les cancers sont poli­tiques. »
Fleur Breteau


FLEUR BRETEAU 87 % des Français·es habitent dans des déserts médicaux [selon le baromètre santé-social de l’AMF et la Mutualité française présenté en 2023]. Il y a des malades qui font trois heures de voiture pour aller faire une chi­mio­thé­ra­pie, et certain·es en ont une par semaine.

PRISCILLIA LUDOSKY Oui, ce sont toujours les mêmes qui pâtissent de ces poli­tiques injustes. Et il y a un manque de trans­pa­rence de la part du gou­ver­ne­ment. Sur la taxe carbone, au printemps 2018, à force de ques­tion­ne­ments, je me rends compte qu’il nous demande de faire des efforts et de ne plus rouler avec nos véhicules alors qu’à la même période, il donne des auto­ri­sa­tions de forage à Total en Guyane. Finalement, cette pétition pour une baisse du prix du carburant à la pompe aurait pu porter sur tout autre sujet qui montre qu’on ne consulte jamais la popu­la­tion avant de mettre en place des mesures qui la concernent. Les personnes les plus impactées par le dérè­gle­ment cli­ma­tique ne sont pas autour des tables où se prennent les décisions, mais ce sont elles qui paient la tran­si­tion. La taxe carbone l’illustre bien, c’est pour cela qu’on a voulu la Convention citoyenne pour le climat, dans laquelle 150 personnes ont construit ensemble un socle de mesures efficaces1En 2020, 150 citoyen·nes tiré·es au sort remet­taient 149 mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays de 40 % en dix ans.. Le sujet c’est l’injustice et la démocratie.

Priscillia Ludosky. Crédit photo : Sophie Palmier pour La Déferlante
Priscillia Ludosky, le 17 décembre 2025, à Paris. Crédit photo : Sophie Palmier pour La Déferlante

Quelle place avait le mili­tan­tisme dans vos vies avant ces évènements ?

PRISCILLIA LUDOSKY Je n’avais pas de formation politique par­ti­cu­lière, mais j’ai été marquée par deux mou­ve­ments sociaux : le combat contre le contrat premier embauche [CPE] en 2006 et la mobi­li­sa­tion contre la vie chère aux Antilles en 2009. Concernant cette dernière, j’entendais les témoi­gnages de mes proches en Martinique et j’étais révoltée par soli­da­ri­té. Ces deux périodes cor­res­pon­daient à mon entrée, assez jeune, dans le monde du travail. Mon expé­rience pro­fes­sion­nelle dans une banque privée a beaucoup joué, j’avais besoin de tra­vailler mais je n’avais pas d’attrait pour ce métier et je me sentais concernée par ce que j’observais dans la société.

Aujourd’hui, j’ai envie de contri­buer à changer les choses. Toute seule, on n’arrive à rien. La lutte est forcément col­lec­tive, et je veux y trouver ma place. On me dit toujours que je suis calme, les médias m’ont même donné un surnom, « la force tran­quille ». Pourtant j’ai une rage inté­rieure, je suis constam­ment en colère. Ça ne se voit peut-être pas, mais j’ai envie de mettre un bon coup de pied dans ce système.

FLEUR BRETEAU La colère vient aussi d’une sérieuse envie de vivre. Quand on est en chi­mio­thé­ra­pie, on est motivé·e par ce désir, et la colère arrive parce qu’on voit bien que le vivant est en train d’être détruit. De mon côté, j’ai eu l’exemple de ma mère qui était une citoyenne en colère dans la ville de Levallois-Perret [Hauts-de-Seine]. Elle a lutté avec un collectif citoyen contre le système Balkany2Patrick et Isabelle Balkany, ancien maire et ex-première adjointe de Levallois-Perret, ont été condamné·es pour blan­chi­ment de fraude fiscale aggravé en 2023. et s’est retrouvée maire adjointe aux affaires sociales. Je l’ai admirée pour ça.

La colère arrive aussi parce qu’aujourd’hui les poli­tiques menées vont dans le sens inverse des désirs profonds de la popu­la­tion. Quand tu écoutes les infor­ma­tions, tu te rends compte que les poli­tiques font le contraire de ce qu’il faudrait faire. À chaque fois, je me demande si je suis folle. On vit dans un système qui refuse d’écouter les gens.


« La colère vient d’une sérieuse envie de vivre. »
Fleur Breteau


Fleur Breteau, vous avez raconté cet épisode où vous interpellez les député·es à l’Assemblée nationale, en criant « Regardez-moi ! Regardez-moi ! ». Vous parlez également dans les médias de votre « gueule de cancer ». Pourquoi est-ce important de montrer votre corps ?

FLEUR BRETEAU Les corps malades sont associés à des corps faibles. Il y a un système de sou­mis­sion qui se renforce : l’hôpital va mal, donc il y a moins de soignant·es pour passer du temps avec chaque patient·e pourtant de plus en plus nombreux et nom­breuses. Cela crée une indus­tria­li­sa­tion de la guérison du cancer. Les onco­logues n’ont plus le temps de répondre à nos questions, on est soumis·es à leurs ins­truc­tions qu’on ne comprend pas. On ne nous demande jamais notre avis. Certain·es malades disent que leur impuis­sance leur fait autant de mal que leurs méta­stases.
Pourtant il y a plein de malades qui ne se sentent pas faibles : on peut être faible phy­si­que­ment et avoir une puissance intel­lec­tuelle ou émo­tion­nelle. On peut avoir la rage, être en colère et avoir envie de se montrer. Mon impuis­sance s’est trans­for­mée en colère avec la loi Duplomb, et c’est en poli­ti­sant mon cancer que j’ai retrouvé de la force. Si on est impuissant·e face à la maladie et devant l’institution médicale, on retrouve une forme de puissance quand on lutte.
Parce que je ne cache pas mon crâne chauve, des personnes souf­frantes, des femmes surtout, m’ont dit qu’elles osaient enfin afficher leur maladie. Si on ne se lève pas pour dire qu’il y a une épidémie de cancers, qui va le dire ? Le président de la République et les ministres n’ont pas dit un mot là-dessus en 2025. En revanche, on demande aux femmes de prendre soin d’elles pour cacher la maladie que personne n’a envie de voir. La solution serait de faire de la chirurgie esthé­tique pour être belle pendant un cancer. Moi, je n’ai pas envie d’avoir l’air belle et désirable pendant mon cancer. Je suis malade, je n’ai pas envie de le cacher.

Le 8 juillet 2025, depuis les tribunes réservées au public de l’Assemblée nationale, Fleur Breteau  assiste au vote définitif de la loi Duplomb, qui réintroduit sous conditions un pesticide néonicotinoïde. « J’ai hurlé en pointant mon crâne : “Regardez-moi ! Regardez-moi ! On se reverra.” J’avais la gueule de la chimiothérapie. Il y avait quelque chose d’irréfutable. » XOSE BOUZAS / HANS LUCAS
Le 8 juillet 2025, depuis les tribunes réservées au public de l’Assemblée nationale, Fleur Breteau assiste au vote définitif de la loi Duplomb, qui réin­tro­duit sous condi­tions un pesticide néo­ni­co­ti­noïde. « J’ai hurlé en pointant mon crâne : “Regardez-moi ! Regardez-moi ! On se reverra.” J’avais la gueule de la chi­mio­thé­ra­pie. Il y avait quelque chose d’irréfutable. » XOSE BOUZAS / HANS LUCAS

Est-ce qu’être une femme, d’autant plus une femme noire ou avec un cancer visible, est un frein pour s’exprimer en politique ?

PRISCILLIA LUDOSKY Au début, lors du mouvement des Gilets jaunes, je ne réflé­chis­sais pas à cela et je n’ai pas réalisé tout de suite que je pouvais repré­sen­ter d’autres personnes, notamment des outre-mer. C’est vrai qu’on n’a pas l’habitude de voir une femme noire parler des questions sociales et éco­lo­giques de manière trans­ver­sale. Je suis arrivée avec un sujet, le coût du carburant, qui ne concer­nait pas uni­que­ment les femmes, les femmes noires ou les femmes d’origine mar­ti­ni­quaise, mais qui touchait tout le monde, et ça, c’était inhabituel.

FLEUR BRETEAU Quand je t’ai entendue à ce moment-là, alors que tu incarnais cette mobi­li­sa­tion, il y avait un récit qui disait que les Gilets jaunes étaient des hommes blancs d’extrême droite. C’est toi qui m’as fait changer d’avis. Je venais de Paris, je roulais à vélo, et j’ai compris à cette occasion pourquoi elles et ils avaient besoin de leur voiture.

Manifestation des Gilets jaunes, le 15 décembre 2018, place de l’Opéra, à Paris. Au centre, Priscillia Ludosky prend la parole devant une pancarte réclamant un référendum d’initiative citoyenne (RIC), principale revendication du mouvement. « On ne consulte jamais la population avant de mettre en place des mesures qui la concernent », dit-elle aujourd’hui. LAURE BOYER/HANS LUCAS
Manifestation des Gilets jaunes, le 15 décembre 2018, place de l’Opéra, à Paris. Au centre, Priscillia Ludosky prend la parole devant une pancarte réclamant un réfé­ren­dum d’initiative citoyenne (RIC), prin­ci­pale reven­di­ca­tion du mouvement. « On ne consulte jamais la popu­la­tion avant de mettre en place des mesures qui la concernent », dit-elle aujourd’hui. LAURE BOYER/HANS LUCAS

PRISCILLIA LUDOSKY C’est inté­res­sant que tu dises cela parce que j’ai essayé de tra­vailler à connecter des publics qui ne se parlent pas. J’ai organisé des ren­contres entre de nombreux col­lec­tifs qui ont abouti à des actions et à des prises de parole publiques communes. C’est ce qui m’a amenée à faire une tournée des médias avec Cyril Dion [écrivain, réa­li­sa­teur et militant éco­lo­giste], pour appeler à la création de la Convention citoyenne pour le climat. Je travaille beaucoup avec des asso­cia­tions de pro­tec­tion de l’environnement, avec les mou­ve­ments de lutte contre les violences poli­cières ou des col­lec­tifs contre le mal-logement. Je travaille aussi avec des mou­ve­ments de recon­nais­sance des crimes commis par l’État français ou par les colons dans les outre-mer pour obtenir des réparations. 

On lutte pour réclamer des infra­struc­tures médicales, des indem­ni­tés finan­cières et une dépol­lu­tion des envi­ron­ne­ments. Cela concerne aussi bien les essais nucléaires en Polynésie française que la leucose bovine à La Réunion. Quand les cheptels sont conta­mi­nés par cette maladie dans l’Hexagone, ils sont abattus, mais certains ont été importés malades à La Réunion et ont contaminé les troupeaux de l’île. Je me bats pour qu’on ne puisse plus décon­nec­ter ces questions entre elles. Par exemple, les consé­quences du dérè­gle­ment cli­ma­tique ont des impacts sociaux et éco­no­miques, je pense qu’il faut donc les traiter ensemble. Or, cette façon de penser ensemble les sujets qui font société est perçue comme inha­bi­tuel, pour une femme déjà, et pour une femme noire encore plus. Même si c’est difficile à démontrer. En France, les sta­tis­tiques ethniques sont très limitées, donc on a du mal à mesurer cette réalité. Mais on constate que c’est difficile pour une femme noire d’émerger sur d’autres sujets que ceux qui traitent des dis­cri­mi­na­tions. On est assignées. Et quand on ne peut pas nous mettre dans une case avec une étiquette, il y a une certaine défiance.

Priscillia Ludosky, des Gilets jaunes aux luttes écologistes

« Fin du monde, fin du mois, même combat. » Ce slogan était partout lors des marches pour le climat de 2019, en parallèle du mouvement des Gilets jaunes. Ce mot d’ordre fait la jonction entre les deux luttes et poursuit un objectif commun : allier la justice sociale et la justice envi­ron­ne­men­tale. L’initiatrice de la pétition « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe ! » en 2018 et figure majeure du mouvement des Gilets jaunes, Priscillia Ludosky, fera sienne cette reven­di­ca­tion et deviendra un pont entre les deux mouvements.

Avec d’autres acti­vistes, elle sera l’une des ins­ti­ga­trices de la Convention citoyenne pour le climat, en octobre 2019. Elle fait aussi la rencontre de Marie Toussaint, cofon­da­trice de Notre affaire à tous, asso­cia­tion à l’origine de l’Affaire du siècle, une campagne asso­cia­tive qui vise à pour­suivre l’État français en justice pour inaction cli­ma­tique. Ensemble, elles popu­la­risent les reven­di­ca­tions de recon­nais­sance du crime d’écocide (la des­truc­tion irré­mé­diable d’un éco­sys­tème) et de justice envi­ron­ne­men­tale. Elles exigent des répa­ra­tions pour les victimes de pré­ju­dices écologiques.

En 2024, Priscillia Ludosky se présente aux élections euro­péennes sur la liste Europe Écologie les Verts, sans succès. Cofondatrice et pré­si­dente du Collectif des luttes sociales et envi­ron­ne­men­tales (CLSE), la qua­dra­gé­naire se consacre désormais aux luttes déco­lo­niales des ter­ri­toires d’outre-mer, comme celle contre le chlor­dé­cone, un insec­ti­cide utilisé entre 1972 et 1993 dans les Antilles fran­çaises et qui serait res­pon­sable d’un des plus forts taux de cancer de la prostate au monde (lire l’encadré de l’article Josette Bomaré, mémoire doubout).


« La lutte est forcément col­lec­tive, et je veux y trouver ma place. »
Priscillia Ludosky


Pourquoi est-ce aussi important d’être visible en tant que femmes ?

PRISCILLIA LUDOSKY Dans le mouvement des Gilets jaunes, beaucoup de femmes étaient sur le terrain et orga­ni­saient des actions à l’échelle locale mais elles ne se sentaient pas légitimes à prendre la parole dans les médias, alors que ça ne posait aucun problème à d’autres personnes qui n’agissaient pourtant pas sur le terrain. Elles crai­gnaient aussi de se faire harceler. C’est pour ça que je suis restée longtemps la seule à être exposée.

En janvier 2019, des Marseillaises ont créé la mani­fes­ta­tion des femmes Gilets jaunes3Une première «marche des femmes Gilets jaunes » a lieu le 6 janvier 2019. Trois autres se sont tenues le dimanche, en janvier puis début février 2019. le dimanche, en parallèle des mani­fes­ta­tions générales du samedi. Ces femmes disaient vouloir prendre la rue en tant que personnes parmi les plus précaires de la popu­la­tion. Elles disaient aussi clai­re­ment qu’elles ne voulaient pas que les hommes soient présents. Certains voulaient quand même venir, pré­ten­dant vouloir les protéger. Il n’y avait pas de volonté d’exclure les hommes, mais sim­ple­ment de se montrer en tant que femmes avec des reven­di­ca­tions spé­ci­fiques, comme celle des mères isolées qui ont du mal à joindre les deux bouts, ou encore pour évoquer le sujet des violences conju­gales. Ces femmes ont choisi d’investir la rue parce que c’est là que ça se joue. C’est là qu’on se montre.

FLEUR BRETEAU Les femmes sont aussi plus précaires face aux consé­quences de la maladie, en par­ti­cu­lier quand elles sont mères céli­ba­taires. Elles sont plus souvent quittées par leurs conjoints que les hommes quand la maladie apparaît4D’après une étude publiée en 2009 dans la revue Cancer, les femmes ont six fois plus de risque de
connaître une rupture amoureuse pendant un cancer ou une maladie grave.
. Les femmes en arrêt longue maladie doivent faire face au manque à gagner financier – alors qu’elles sont déjà moins bien payées que les hommes – pendant leurs trai­te­ments, et très vite certaines doivent recourir à l’aide ali­men­taire. Elles sont aussi plus exposées aux consé­quences des pes­ti­cides, puisque plus sensibles aux dés­équi­libres hormonaux et qu’une grande partie des pes­ti­cides sont des per­tur­ba­teurs endo­cri­niens. Ce qui est terrible, c’est qu’il y a très peu d’études sur les femmes. C’est par exemple le cas aux Antilles avec le chlordécone..

Lire aussi : Josette Bomaré, mémoire doubout

Justement, certains col­lec­tifs se mobi­lisent depuis longtemps pour obtenir justice et répa­ra­tions après l’utilisation de pes­ti­cides, comme le chlor­dé­cone ou l’agent orange, sans être entendus parce que les consé­quences concernent surtout des popu­la­tions non blanches. Depuis la pétition contre la loi Duplomb, signée par plus de 2 millions de personnes, ces col­lec­tifs constatent, avec une certaine amertume, qu’il est possible de mobiliser mas­si­ve­ment contre des pes­ti­cides. Est-ce que vous comprenez leur frustration ?

FLEUR BRETEAU J’ai entendu de la part de ces col­lec­tifs des choses incon­for­tables mais légitimes. J’ai été invité en mai 2025 par Vietnam Dioxine5Vietnam Dioxine est un collectif qui se mobilise pour la recon­nais­sance des crimes liés à l’agent orange, un défoliant utilisé par l’armée des États-Unis durant la guerre du Vietnam, entre 1961 et 1971. à par­ti­ci­per à une table ronde lors d’une journée contre l’agrochimie, et c’est à leur contact que j’ai pris conscience du colo­nia­lisme chimique6Le colo­nia­lisme chimique désigne l’utilisation, dans des pays colonisés ou ancien­ne­ment colonisés, de pes­ti­cides
interdits sur leur propre ter­ri­toire par les indus­tries des puis­sances colo­niales. Lire notre glossaire.
. Je n’avais pas compris à quel point ce dernier est le navire amiral de la violence chimique en général, de l’industrialisation de l’agriculture et du capi­ta­lisme. Ce colo­nia­lisme chimique ouvre la voie à l’accaparement des terres et de l’eau. Il permet la des­truc­tion du monde paysan [par oppo­si­tion ici aux exploi­ta­tions ali­men­tant l’agrobusiness] pour trans­for­mer l’agriculture en industrie, et crée des malades partout. Depuis, avec Vietnam Dioxine, on se dit que nos luttes sont indis­so­ciables. Alors, leur amertume, je la comprends : ma res­pon­sa­bi­li­té, c’est de faire en sorte que ces personnes puissent être visibles à chaque fois qu’on est visibles, sans m’approprier leurs vécus et de faire en sorte que le colo­nia­lisme chimique devienne un enjeu de la lutte contre les pes­ti­cides. En tant que femme blanche, j’ai aussi une res­pon­sa­bi­li­té à parler de ce sujet et à ne pas le consi­dé­rer comme annexe.


« Il n’y avait pas de volonté d’exclure les hommes, mais sim­ple­ment de se montrer en tant que femmes avec des reven­di­ca­tions spé­ci­fiques. »
Priscillia Ludosky


PRISCILLIA LUDOSKY Quand on parle de pes­ti­cides, il faut inter­ro­ger le contexte mais aussi les raisons de leur uti­li­sa­tion. En ce qui concerne les outre-mer, c’est toujours lié au colo­nia­lisme. Quand on prend l’exemple du chlor­dé­cone, un modèle a été mis en place – celui d’une culture intensive de la banane et de la canne à sucre. Cette exploi­ta­tion com­plè­te­ment démesurée est destinée à l’exportation et non à une consom­ma­tion locale. Les Antilles deviennent le jardin de la France et de l’Europe. Il n’y a pas d’ambiguïté, les chaînes de res­pon­sa­bi­li­té sont très claires. C’est un problème struc­tu­rel, l’empoisonnement est organisé. Ça s’inscrit dans un système. Il n’y a aucune volonté que ça change. Il y a même un refus que cela change. C’est organisé pour que les popu­la­tions ne soient pas autonomes sur le plan alimentaire.

Fleur Breteau, le visage de la lutte contre la loi Duplomb

En janvier 2025, les sénateur·ices adoptent la pro­po­si­tion de loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », qui porte le nom du sénateur Les Républicains Laurent Duplomb. Son article le plus polémique réau­to­rise, sous condi­tions, l’utilisation des néo­ni­co­ti­noïdes – dont l’acétamipride, un pesticide hautement toxique dont l’usage était interdit en France depuis 2020. Le jour de ce vote, et alors qu’elle commence une chi­mio­thé­ra­pie pour un deuxième cancer du sein diag­nos­ti­qué quatre ans après le premier, Fleur Breteau décide de créer un collectif composé de malades de cancers, d’ancien·nes malades, de proches, d’aidant·es ou de personnes endeuillées. C’est la naissance de Cancer Colère. Le collectif rappelle que les produits phy­to­sa­ni­taires sont can­cé­ro­gènes et fait de la lutte contre la loi Duplomb son cheval de bataille, avec un mot d’ordre : politiser le cancer.

Le jour du vote définitif à l’Assemblée nationale, elle marque les esprits en inter­pel­lant les député·es au nom de la société civile.

Fleur Breteau se mobilise alors pour la pétition, déposée deux jours après sur le site de l’Assemblée nationale par l’étudiante Éléonore Pattery, qui dépasse les 2 millions de signatures.

Un record, qui oblige le Parlement à ouvrir un débat au Palais-Bourbon – pour la première fois à la suite d’une pétition –, qui n’aura cependant pas vocation à abroger la loi et devrait se tenir début 2026.

En juillet 2025, douze asso­cia­tions et ONG déposent un recours devant le Conseil consti­tu­tion­nel, qui censure début août l’article le plus contesté. Cette victoire contre la réau­to­ri­sa­tion des néo­ni­co­ti­noïdes, les pes­ti­cides surnommés « tueurs d’abeilles », pourrait être de courte durée puisque ses partisan·es envi­sagent déjà une nouvelle loi. L’un de ces pes­ti­cides, l’acétamipride, au cœur de toutes les disputes, est pointé du doigt par les éco­lo­gistes et des expert·es médicaux, dont la Ligue contre le cancer. Mais certaines orga­ni­sa­tions d’agriculteur·ices font pression pour sa réintroduction.

Depuis janvier 2025, Fleur Breteau multiplie les prises de parole dans les ras­sem­ble­ments. Des portraits de l’activiste fleu­rissent dans les journaux, et son crâne nu, qui témoigne de sa maladie, est devenu le symbole d’une lutte.

Selon vous, quelles sont les res­pon­sa­bi­li­tés de nos représentant·es poli­tiques dans ces situations ?

FLEUR BRETEAU La collusion avec le monde politique est évidente : ce système ne peut fonc­tion­ner que sur un déni démo­cra­tique. Dans l’Hexagone aussi, on parle de sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire. Les poli­tiques mises en place contri­buent à l’industrialisation à marche forcée de l’agriculture, à l’utilisation des pes­ti­cides, aux prix qui flambent, à la dis­pa­ri­tion du monde paysan, à la des­truc­tion de la bio­di­ver­si­té et au déve­lop­pe­ment de la malbouffe. Nos adver­saires sont les mêmes. Ces poli­tiques ont deux effets : renforcer la colère et créer des alliances. Je n’imaginais pas qu’un de nos premiers alliés pour combattre les cancers allait être le monde paysan, mais c’est désormais une évidence. On se rend compte que plus il y a de malades du cancer, moins il y a de paysans. Ce sont deux phé­no­mènes connexes. En France, 40 000 fermes ont disparu en trois ans. Toutes les lois agricoles sont faites au profit des indus­triels et jamais des paysans. Tant que l’industrialisation de l’agriculture sera en marche on ne pourra pas endiguer l’épidémie de cancers et d’autres maladies, comme Parkinson, l’endométriose ou le diabète.

PRISCILLIA LUDOSKY On a aussi la res­pon­sa­bi­li­té d’avoir laissé Emmanuel Macron continuer à gouverner. La démo­cra­tie est devenue malsaine en France. Derrière cette apparente vitrine de pays des Droits de l’homme, d’égalité, on entend Édouard Philippe [ancien premier ministre de mai 2017 à juillet 2020 et candidat déclaré à l’élection pré­si­den­tielle de 2027] dire que la colo­ni­sa­tion n’est pas un crime7Sur LCI, lundi 8 décembre 2025, lors d’une interview avec Jean-Michel Apathie.. Les outre-mer sont des ter­ri­toires dont les droits sont bafoués. La charte sociale euro­péenne, qui garantit des droits fon­da­men­taux, ne s’y applique pas, à cause d’une clause coloniale8La Charte euro­péenne des droits sociaux, signée en 1961, complète la Convention euro­péenne des droits de l’homme. Mais elle ne s’applique pas aux ter­ri­toires ultra­ma­rins.. En France, la loi qui contraint l’État à résorber les écarts de déve­lop­pe­ment éco­no­miques, sociaux et envi­ron­ne­men­taux n’est pas respectée. Certains ter­ri­toires n’ont même pas d’eau potable. Comment accepte-t-on cela ? On a la res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive de trouver des personnes qui puissent tout changer.

Dans une salle de la Maison des Métallos, le 17 décembre 2025, Fleur Breteau et Priscillia Ludosky discutent, en présence du journaliste indépendant Rémi-Kenzo Pagès et de Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante.
Dans une salle de la Maison des Métallos, le 17 décembre 2025, Fleur Breteau et Priscillia Ludosky discutent, en présence du jour­na­liste indé­pen­dant Rémi-Kenzo Pagès et de Marion Pillas, coré­dac­trice en chef de La Déferlante. Crédit photo : Sophie Palmier pour La Déferlante.

On entre justement dans une séquence élec­to­rale avec les muni­ci­pales en 2026, puis la pré­si­den­tielle en 2027. Face aux poli­tiques actuelles et au risque de voir le Rassemblement national accéder à la tête de l’exécutif, que pouvons-nous faire ? Quelles alliances inventer ?

PRISCILLIA LUDOSKY On s’unit. Militantes et militants de terrain, asso­cia­tions, syndicats, on fait bloc et on avance ensemble. Les chef·fes de partis doivent mettre leur ego de côté. Même pour les muni­ci­pales, ils et elles rechignent à faire l’unité. A‑t-on vraiment le luxe de ne pas s’unir ? Il y a un mil­liar­daire d’extrême droite, Pierre-Édouard Stérin, qui met des millions sur la table pour que des listes d’extrême droite gagnent des mairies et puissent ensuite rafler les sièges lors des élections séna­to­riales en septembre 20269Les sénateur·ices sont élu·es par un collège d’électeur·ices constitué à 95 % de conseiller·es muni­ci­paux.. S’ils ne prennent pas en compte les consi­dé­ra­tions des militant·es qui ont fait bouger les choses en 2024, les partis de gauche auront une res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique face à une victoire de l’extrême droite.

FLEUR BRETEAU Quelque chose peut se jouer autour de la santé. L’extrême droite soutient l’usage de pes­ti­cides au niveau européen. On est face à des gens qui choi­sissent les empoisonneur·euses. 92 % de l’eau potable est conta­mi­née au TFA, qui est un PFAS10Les PFAS sont des sub­stances chimiques appelées «polluants éternels » du fait de leur per­sis­tance dans l’environnement.. Et ça ne va faire qu’augmenter. Or, personne n’acceptera d’avoir un cancer pour sauver une filière industrielle.

On nous fait croire que c’est plié d’avance, mais ça ne l’est pas. Être d’extrême droite, haïr toute la journée, tous les jours, ça doit être crevant. C’est vachement mieux d’avoir envie de vivre. Donc on propose un programme contre le cancer et pour l’envie de vivre. Je pense qu’on est du côté de la vie et la vie est puissante. L’alliance, l’amour, la tendresse, l’amitié : c’est peut-être comme ça qu’on va retrouver de l’oxygène. •

Fleur Breteau et Priscillia Ludosky en 8 dates

Mai 2018

Priscillia Ludosky lance une pétition contre la taxe carbone.

17 novembre 2018

Priscillia Ludosky coor­ga­nise la première mani­fes­ta­tion des Gilets jaunes.

Mai 2020

Publication de Ensemble nous demandons justice. Pour en finir avec les violences envi­ron­ne­men­tales, de Priscillia Ludosky et Marie Toussaint (Massot Éditions).

Juin 2024

Priscillia Ludosky est candidate aux élections euro­péennes sur la liste Les Écologistes (elle n’est pas élue).

Août 2024

Fleur Breteau apprend qu’elle est atteinte d’un deuxième cancer du sein.

27 Janvier 2025

Alors que le Sénat vote la loi Duplomb, Fleur Breteau décide de fonder le collectif Cancer Colère.

8 Juillet 2025

Lors du vote définitif de la loi Duplomb à l’Assemblée nationale, Fleur Breteau inter­pelle les député·es depuis le balcon. Une vidéo de son inter­ven­tion devient virale.

17 novembre 2025

Cancer Colère participe au blocage d’une usine du géant agro­chi­mique BASF, des militant·es sont victimes de violences policières.

Entretien réalisé le 17 décembre 2025, par Rémi-Kenzo Pagès et Marion Pillas, coré­dac­trice en chef de La Déferlante,
à la Maison des Métallos, à Paris.

  • 1
    En 2020, 150 citoyen·nes tiré·es au sort remet­taient 149 mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays de 40 % en dix ans. ↩︎
  • 2
    Patrick et Isabelle Balkany, ancien maire et ex-première adjointe de Levallois-Perret, ont été condamné·es pour blan­chi­ment de fraude fiscale aggravé en 2023. ↩︎
  • 3
    Une première «marche des femmes Gilets jaunes » a lieu le 6 janvier 2019. Trois autres se sont tenues le dimanche, en janvier puis début février 2019. ↩︎
  • 4
    D’après une étude publiée en 2009 dans la revue Cancer, les femmes ont six fois plus de risque de
    connaître une rupture amoureuse pendant un cancer ou une maladie grave. ↩︎
  • 5
    Vietnam Dioxine est un collectif qui se mobilise pour la recon­nais­sance des crimes liés à l’agent orange, un défoliant utilisé par l’armée des États-Unis durant la guerre du Vietnam, entre 1961 et 1971. ↩︎
  • 6
    Le colo­nia­lisme chimique désigne l’utilisation, dans des pays colonisés ou ancien­ne­ment colonisés, de pes­ti­cides
    interdits sur leur propre ter­ri­toire par les indus­tries des puis­sances colo­niales. Lire notre glossaire. ↩︎
  • 7
    Sur LCI, lundi 8 décembre 2025, lors d’une interview avec Jean-Michel Apathie. ↩︎
  • 8
    La Charte euro­péenne des droits sociaux, signée en 1961, complète la Convention euro­péenne des droits de l’homme. Mais elle ne s’applique pas aux ter­ri­toires ultra­ma­rins. ↩︎
  • 9
    Les sénateur·ices sont élu·es par un collège d’électeur·ices constitué à 95 % de conseiller·es muni­ci­paux. ↩︎
  • 10
    Les PFAS sont des sub­stances chimiques appelées «polluants éternels » du fait de leur per­sis­tance dans l’environnement. ↩︎

Les mots importants

Justice environnementale

Le concept de justice envi­ron­ne­men­tale est né du...

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Colonialisme chimique

Le colo­nia­lisme chimique désigne l’utilisation de...

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Remi-Kenzo Pages

Journaliste spécialisé en écologie, il travaille sur les pollutions industrielles, la santé environnementale et les sujets de biodiversité, et documente le racisme environnemental. Il a mené l’entretien de la rencontre entre Fleur Breteau et Priscillia Ludosky. Voir tous ses articles

Obtenir justice

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire