*Les personnes dont le prénom est suivi d’une astérisque n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit mentionné.
« Nous sommes là en tant que troisième voie ! », clame une militante féministe iranienne. Le 1er mars à Paris, sur la place de la République, une centaine de personnes se rassemblent devant une banderole « Femme, vie, liberté contre la guerre ».
Depuis la veille, les États-Unis et Israël mènent une attaque conjointe contre l’Iran, bombardant le pays sans répit et plongeant la région dans le chaos. Dans ce rassemblement parisien, les manifestant·es brandissent des pancartes en persan et en kurde, des drapeaux de partis de la gauche française ou d’organisations internationales. Beaucoup sont issu·es de groupes féministes, comme Roja, un collectif internationaliste anticapitaliste iranien, kurde et afghan, ou Queers for Iran.
À la fin du rassemblement, l’une des intervenantes demande aux manifestant·es de ne pas s’attarder pour « ne pas être confondu·es » avec les défenseur·euses de la République islamique ou avec les nationalistes monarchistes, soutiens de la dynastie du chah et de l’offensive meurtrière des États-Unis et d’Israël, qui doivent se réunir dans les minutes qui suivent. Pris·es en étau entre différentes tendances réactionnaires, en minorité dans l’espace public et dans les médias, les républicain·es de la diaspora iranienne et les militant·es de gauche, féministes et queers essaient de proposer une alternative.
La difficile structuration de la gauche
Ce mouvement fait face à plusieurs fronts. En premier lieu, bien sûr, le régime islamique. Depuis son avènement en 1979, la violence du pouvoir autoritaire et théocratique s’est entre autres exercée contre la gauche, les femmes et les minorités. Ces décennies d’étouffement sanglant se sont accompagnées d’une attaque plus pernicieuse : l’appropriation de certains combats de la gauche. « Le régime a utilisé des arguments pro-Palestine ou de défense des pauvres pour construire une dictature autoritaire. C’est au nom de la distinction avec l’Occident qu’il oppresse sa population depuis quarante ans, en particulier les femmes et les minorités », rappelle Somayeh Rostampour, sociologue et membre de Roja.
Par ailleurs, les royalistes, convaincu·es que les bombes israéliennes et étasuniennes peuvent permettre le renversement du régime, représentent une autre menace. Une partie des Iranien·nes en appellent au retour de Reza Pahlavi, le fils du chah renversé en 1979, aujourd’hui soutien de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Même si les motivations des partisan·es de la dynastie Pahlavi sont nuancées : selon les spécialistes interrogées, beaucoup se rangent derrière lui par désespoir devant la situation politique en Iran et par provocation contre le régime. Mais d’autres soutiennent son idéologie politique, ancrée à droite, voire à l’extrême droite.
Critique du camp Pahlavi, la professeure de sociologie Azadeh Kian rapporte avoir été insultée et menacée par certain·es de ses fidèles les plus zélé·es. « Ce ne sont pas des démocrates. Ils ont beaucoup de moyens, qu’ils emploient pour essayer de marginaliser celles et ceux qu’ils considèrent comme leurs détracteurs. C’est l’autre versant de la même pièce de la République islamique », souffle-t-elle.
Depuis leur exil, les militant·es pour une alternative progressistes peinent à se structurer. La répression a affaibli, voire détruit, leurs réseaux en Iran. De plus, le fait que la gauche ait participé à la révolution qui a porté l’ayatollah Khomeini au pouvoir en 1979 a longtemps terni son image aux yeux des Iranien·nes. « La gauche ne s’incarne plus sous la forme de groupes politiques tels qu’on l’entend en France. Mais les pensées sont là, portées par des gens dans la société civile qui veulent poursuivre des valeurs d’égalité et de démocratie », dépeint la juriste et féministe Mehrnaz Behzad.
Le mouvement souffre également de divisions, du manque de ressources, de visibilité et d’une figure pour l’incarner. Des obstacles que des groupes comme Roja tentent de surmonter. « Nous sommes composé·es d’exilé·es précaires, de réfugié·es politiques, d’étudiant·es, donc la mobilisation est compliquée. Mais nous sommes fier·es de créer depuis trois ans des liens avec des collectifs féministes, queers et internationalistes, de la gauche française ou des syndicalistes », détaille Somayeh Rostampour. Elle cite l’organisation d’une manifestation à Paris, le 17 janvier 2026, qui a réuni quelques milliers de personnes, sous les mots d’ordre « Femme, vie, liberté » et « Ni chah, ni mollah ».
L’héritage de Femme, vie, liberté
Dans ces rassemblements, les manifestant·es expriment leur attachement à l’héritage du mouvement, qui a jailli le 16 septembre 2022, après la mort de l’étudiante kurde Mahsa Jina Amini1Mahsa Jina Amini a été arrêtée pour un port du voile « non conforme ». Sa mort a déclenché le mouvement de révolte Femme, vie, liberté fin 2022. à la suite de son arrestation et des violences perpétrées par la police des mœurs. « Une troisième voie existe en Iran. Elle a porté en 2022 une révolution, qui a changé énormément de choses dans notre quotidien à tous·tes », racontait Soheil Hajmirbaba, architecte de 39 ans, lors de la manifestation du 1er mars.
« La lutte féministe est une lutte qui va du bas vers le haut », décrit Afsaneh*, 37 ans, lors d’un hommage le 17 février 2026 où elle affiche les portraits de manifestant·es tué·es lors de la répression sanglante de janvier 2026. « Femme, vie, liberté, c’était une révolte contre le régime, mais aussi dans les familles… même si ça prend du temps, souligne-t-elle. Malheureusement, la guerre tue cette lutte. Mais le courage des femmes iraniennes s’est tellement propagé qu’il ne peut pas se faire écraser à nouveau. »
Au sein de cette résistance, les féministes tiennent un rôle moteur. « Ce n’est pas pour rien que des militantes comme Narges Mohammadi sont enfermées. Si elles n’avaient pas d’impact, elles seraient libres. C’est aussi pour ça qu’en mars 2026, Reza Pahlavi a réalisé un coup de communication en annonçant le ralliement de Shirin Ebadi à son projet2Narges Mohammadi est une journaliste iranienne, militante des droits humains et féministe. Prix Nobel de la paix 2023, elle est emprisonnée en Iran. L’avocate Shirin Ebadi est aussi une militante lauréate du prix Nobel de la paix, en 2003.. Le fils du chah sait qu’un groupe politique n’est pas crédible sans ces femmes », affirme la juriste Mehrnaz Behzad.
Dès les débuts de la République islamique d’Iran, les femmes ont fait partie des premiers groupes à se mobiliser (lire à ce sujet « Iran : trente ans de résistances féministes », La Déferlante no 9, février 2023). Une mobilisation qui perdure, puisque dès 2006, des Iraniennes organisent une campagne intitulée « Un million de signatures » pour mettre fin aux inégalités législatives entre hommes et femmes, à laquelle succèdera dans les années 2020 une « effervescence militante sur les réseaux sociaux », souligne Mehrnaz Behzad. C’est de cette histoire que les militant·es de la troisième voie sont aujourd’hui héritier·es.
Dans les discours de ces dernières, féminisme, anti-impérialisme, opposition à la guerre, voire anticapitalisme, sont intrinsèquement liés. Au sein du collectif Roja, les militant·es insistent aussi sur la participation des minorités ethniques et religieuses iraniennes à ce mouvement, en considérant le soulèvement Femme, vie, liberté comme une révolte décoloniale où les Kurdes et les Baloutches ont joué un rôle pionnier.
La sociologue Azadeh Kian pointe également une continuité entre le féminisme et l’opposition au nationalisme, que ce soit celui du régime islamique ou celui du chah. « Dans toutes les idéologies nationalistes, les femmes sont là avant tout pour garantir la continuité du groupe. Elles doivent accepter leur position de citoyennes de seconde zone, élever des enfants mâles amenés à prendre des responsabilités pour la nation », développe la sociologue.
Selon Azadeh Kian, adopter un prisme féministe permet d’inclure les minorités qui ont pu être exclues ou réprimées sous les régimes précédents. Et aussi de définir l’identité iranienne non pas sous le prisme de l’appartenance ethnique ou religieuse, mais de la citoyenneté et de l’égalité, indépendamment du genre. Elle conclut : « Les femmes et les féministes peuvent non seulement faire partie de cette troisième voie, mais même la diriger ou y jouer un rôle prépondérant. Même si ce n’est pas pour tout de suite, mais pour aboutir, plus tard, à une alternative : ni monarchie, ni République islamique. »


