Diaspora iranienne : la « troisième voie » féministe

Entre la répres­sion menée par le régime iranien contre sa popu­la­tion et la guerre débutée fin février par les Etats-Unis et Israël, un mouvement répu­bli­cain de gauche tente de s’affirmer dans la diaspora iranienne en France. Les fémi­nistes y jouent un rôle décisif.
Publié le 27/04/2026

Une manifestante du collectif Roja brandit une pancarte sur laquelle il est écrit dans deux alphabets « Jin, Jiyan, Azadi », qui veut dire « Femme, vie, liberté » en kurde.
Une mani­fes­tante du collectif Roja brandit une pancarte sur laquelle il est écrit dans deux alphabets « Jin, Jiyan, Azadi », qui veut dire « Femme, vie, liberté » en kurde, lors d’un ras­sem­ble­ment à Paris, le 8 mars 2026. Crédit : Valentina Camu / Divergence

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

*Les personnes dont le prénom est suivi d’une asté­risque n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit mentionné.

« Nous sommes là en tant que troisième voie ! », clame une militante féministe iranienne. Le 1er mars à Paris, sur la place de la République, une centaine de personnes se ras­semblent devant une banderole « Femme, vie, liberté contre la guerre ».

 

Depuis la veille, les États-Unis et Israël mènent une attaque conjointe contre l’Iran, bom­bar­dant le pays sans répit et plongeant la région dans le chaos. Dans ce ras­sem­ble­ment parisien, les manifestant·es bran­dissent des pancartes en persan et en kurde, des drapeaux de partis de la gauche française ou d’organisations inter­na­tio­nales. Beaucoup sont issu·es de groupes fémi­nistes, comme Roja, un collectif inter­na­tio­na­liste anti­ca­pi­ta­liste iranien, kurde et afghan, ou Queers for Iran.

À la fin du ras­sem­ble­ment, l’une des inter­ve­nantes demande aux manifestant·es de ne pas s’attarder pour « ne pas être confondu·es » avec les défenseur·euses de la République islamique ou avec les natio­na­listes monar­chistes, soutiens de la dynastie du chah et de l’offensive meur­trière des États-Unis et d’Israël, qui doivent se réunir dans les minutes qui suivent. Pris·es en étau entre dif­fé­rentes tendances réac­tion­naires, en minorité dans l’espace public et dans les médias, les républicain·es de la diaspora iranienne et les militant·es de gauche, fémi­nistes et queers essaient de proposer une alternative.

La difficile structuration de la gauche

Ce mouvement fait face à plusieurs fronts. En premier lieu, bien sûr, le régime islamique. Depuis son avènement en 1979, la violence du pouvoir auto­ri­taire et théo­cra­tique s’est entre autres exercée contre la gauche, les femmes et les minorités. Ces décennies d’étouffement sanglant se sont accom­pa­gnées d’une attaque plus per­ni­cieuse : l’appropriation de certains combats de la gauche. « Le régime a utilisé des arguments pro-Palestine ou de défense des pauvres pour construire une dictature auto­ri­taire. C’est au nom de la dis­tinc­tion avec l’Occident qu’il oppresse sa popu­la­tion depuis quarante ans, en par­ti­cu­lier les femmes et les minorités », rappelle Somayeh Rostampour, socio­logue et membre de Roja.

Par ailleurs, les roya­listes, convaincu·es que les bombes israé­liennes et éta­su­niennes peuvent permettre le ren­ver­se­ment du régime, repré­sentent une autre menace. Une partie des Iranien·nes en appellent au retour de Reza Pahlavi, le fils du chah renversé en 1979, aujourd’hui soutien de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Même si les moti­va­tions des partisan·es de la dynastie Pahlavi sont nuancées : selon les spé­cia­listes inter­ro­gées, beaucoup se rangent derrière lui par désespoir devant la situation politique en Iran et par pro­vo­ca­tion contre le régime. Mais d’autres sou­tiennent son idéologie politique, ancrée à droite, voire à l’extrême droite.

Critique du camp Pahlavi, la pro­fes­seure de socio­lo­gie Azadeh Kian rapporte avoir été insultée et menacée par certain·es de ses fidèles les plus zélé·es. « Ce ne sont pas des démo­crates. Ils ont beaucoup de moyens, qu’ils emploient pour essayer de mar­gi­na­li­ser celles et ceux qu’ils consi­dèrent comme leurs détrac­teurs. C’est l’autre versant de la même pièce de la République islamique », souffle-t-elle.

Depuis leur exil, les militant·es pour une alter­na­tive pro­gres­sistes peinent à se struc­tu­rer. La répres­sion a affaibli, voire détruit, leurs réseaux en Iran. De plus, le fait que la gauche ait participé à la révo­lu­tion qui a porté l’ayatollah Khomeini au pouvoir en 1979 a longtemps terni son image aux yeux des Iranien·nes. « La gauche ne s’incarne plus sous la forme de groupes poli­tiques tels qu’on l’entend en France. Mais les pensées sont là, portées par des gens dans la société civile qui veulent pour­suivre des valeurs d’égalité et de démo­cra­tie », dépeint la juriste et féministe Mehrnaz Behzad.

Le mouvement souffre également de divisions, du manque de res­sources, de visi­bi­li­té et d’une figure pour l’incarner. Des obstacles que des groupes comme Roja tentent de surmonter. « Nous sommes composé·es d’exilé·es précaires, de réfugié·es poli­tiques, d’étudiant·es, donc la mobi­li­sa­tion est com­pli­quée. Mais nous sommes fier·es de créer depuis trois ans des liens avec des col­lec­tifs fémi­nistes, queers et inter­na­tio­na­listes, de la gauche française ou des syn­di­ca­listes », détaille Somayeh Rostampour. Elle cite l’organisation d’une mani­fes­ta­tion à Paris, le 17 janvier 2026, qui a réuni quelques milliers de personnes, sous les mots d’ordre « Femme, vie, liberté » et « Ni chah, ni mollah ».

L’héritage de Femme, vie, liberté

Dans ces ras­sem­ble­ments, les manifestant·es expriment leur atta­che­ment à l’héritage du mouvement, qui a jailli le 16 septembre 2022, après la mort de l’étudiante kurde Mahsa Jina Amini1Mahsa Jina Amini a été arrêtée pour un port du voile « non conforme ». Sa mort a déclenché le mouvement de révolte Femme, vie, liberté fin 2022. à la suite de son arres­ta­tion et des violences per­pé­trées par la police des mœurs. « Une troisième voie existe en Iran. Elle a porté en 2022 une révo­lu­tion, qui a changé énor­mé­ment de choses dans notre quotidien à tous·tes », racontait Soheil Hajmirbaba, archi­tecte de 39 ans, lors de la mani­fes­ta­tion du 1er mars.

« La lutte féministe est une lutte qui va du bas vers le haut », décrit Afsaneh*, 37 ans, lors d’un hommage le 17 février 2026 où elle affiche les portraits de manifestant·es tué·es lors de la répres­sion sanglante de janvier 2026. « Femme, vie, liberté, c’était une révolte contre le régime, mais aussi dans les familles… même si ça prend du temps, souligne-t-elle. Malheureusement, la guerre tue cette lutte. Mais le courage des femmes ira­niennes s’est tellement propagé qu’il ne peut pas se faire écraser à nouveau. »

Au sein de cette résis­tance, les fémi­nistes tiennent un rôle moteur. « Ce n’est pas pour rien que des mili­tantes comme Narges Mohammadi sont enfermées. Si elles n’avaient pas d’impact, elles seraient libres. C’est aussi pour ça qu’en mars 2026, Reza Pahlavi a réalisé un coup de com­mu­ni­ca­tion en annonçant le ral­lie­ment de Shirin Ebadi à son projet2Narges Mohammadi est une jour­na­liste iranienne, militante des droits humains et féministe. Prix Nobel de la paix 2023, elle est empri­son­née en Iran. L’avocate Shirin Ebadi est aussi une militante lauréate du prix Nobel de la paix, en 2003.. Le fils du chah sait qu’un groupe politique n’est pas crédible sans ces femmes », affirme la juriste Mehrnaz Behzad.
Dès les débuts de la République islamique d’Iran, les femmes ont fait partie des premiers groupes à se mobiliser (lire à ce sujet « Iran : trente ans de résis­tances fémi­nistes », La Déferlante no 9, février 2023). Une mobi­li­sa­tion qui perdure, puisque dès 2006, des Iraniennes orga­nisent une campagne intitulée « Un million de signa­tures » pour mettre fin aux inéga­li­tés légis­la­tives entre hommes et femmes, à laquelle succèdera dans les années 2020 une « effer­ves­cence militante sur les réseaux sociaux », souligne Mehrnaz Behzad. C’est de cette histoire que les militant·es de la troisième voie sont aujourd’hui héritier·es.

Dans les discours de ces dernières, féminisme, anti-impérialisme, oppo­si­tion à la guerre, voire anti­ca­pi­ta­lisme, sont intrin­sè­que­ment liés. Au sein du collectif Roja, les militant·es insistent aussi sur la par­ti­ci­pa­tion des minorités ethniques et reli­gieuses ira­niennes à ce mouvement, en consi­dé­rant le sou­lè­ve­ment Femme, vie, liberté comme une révolte déco­lo­niale où les Kurdes et les Baloutches ont joué un rôle pionnier.

La socio­logue Azadeh Kian pointe également une conti­nui­té entre le féminisme et l’opposition au natio­na­lisme, que ce soit celui du régime islamique ou celui du chah. « Dans toutes les idéo­lo­gies natio­na­listes, les femmes sont là avant tout pour garantir la conti­nui­té du groupe. Elles doivent accepter leur position de citoyennes de seconde zone, élever des enfants mâles amenés à prendre des res­pon­sa­bi­li­tés pour la nation », développe la sociologue.

Selon Azadeh Kian, adopter un prisme féministe permet d’inclure les minorités qui ont pu être exclues ou réprimées sous les régimes pré­cé­dents. Et aussi de définir l’identité iranienne non pas sous le prisme de l’appartenance ethnique ou reli­gieuse, mais de la citoyen­ne­té et de l’égalité, indé­pen­dam­ment du genre. Elle conclut : « Les femmes et les fémi­nistes peuvent non seulement faire partie de cette troisième voie, mais même la diriger ou y jouer un rôle pré­pon­dé­rant. Même si ce n’est pas pour tout de suite, mais pour aboutir, plus tard, à une alter­na­tive : ni monarchie, ni République islamique. »

  • 1
    Mahsa Jina Amini a été arrêtée pour un port du voile « non conforme ». Sa mort a déclenché le mouvement de révolte Femme, vie, liberté fin 2022. ↩︎
  • 2
    Narges Mohammadi est une jour­na­liste iranienne, militante des droits humains et féministe. Prix Nobel de la paix 2023, elle est empri­son­née en Iran. L’avocate Shirin Ebadi est aussi une militante lauréate du prix Nobel de la paix, en 2003. ↩︎
Maya Elboudrari

Journaliste indépendante, Maya Elboudrari s’intéresse à l’actualité internationale et aux questions sociales – féminismes et migrations en particulier. Engagée à l’Association des journalistes antiracistes et racisé·es (Ajar), elle assure également des séances d’éducation aux médias. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire