Faut-il conserver, modifier ou abandonner l’Hymne des femmes ? Femmage aux combats des années 1970 menés par le Mouvement de libération des femmes (MLF1Né le 26 août 1970, le Mouvement de libération des femmes prône l’action de rue et l’auto-organisation des femmes pour revendiquer l’autonomie corporelle et l’égalité des droits.), ce chant n’a jamais cessé de résonner dans les événements féministes.
La polémique éclate au grand jour le 11 juin 2019, lorsque 600 choristes font résonner l’Hymne, dans sa version de 1971, depuis les gradins du stade de Rennes lors d’un match de la Coupe du monde féminine de foot. La performance fait date, mais des voix s’élèvent dans le milieu militant pour dénoncer le racisme des paroles. Couvant depuis plus de dix ans, la controverse révèle les continuités et les divergences féministes d’hier à aujourd’hui. Nourrie des combats antiracistes, une partie de la génération #MeToo interroge la place à accorder à l’héritage des féministes blanches de la deuxième vague. « Afroféministes », « intersectionnelles » ou « antiracistes », de jeunes militantes se confrontent à celles qui s’affirment « universalistes » et invisibilisent les expériences spécifiques des femmes racisées.
Le chant est né une après-midi de la fin du mois de mars 1971. Lors d’un colloque organisé quarante ans plus tard à Paris en 20102Le témoignage de Josée Contreras diffusé pendant le colloque « Femmes en chansons », en 2010, est audible sur le site Mathilda éducation., l’une de ses autrices, Josée Contreras, raconte une réunion informelle du MLF parisien en vue d’un rassemblement pour le centenaire de la Commune de Paris. Dans le salon de l’écrivaine Monique Wittig, une dizaine de militantes – dont Antoinette Fouque, Cathy Bernheim et Gille Wittig3Monique Wittig, philosophe lesbienne, a écrit le texte qui lance le MLF, en 1970 ; Antoinette Fouque, psychanalyste, accapare le sigle MLF en 1979 en déposant une association ; Cathy Bernheim, autrice et journaliste, est une cofondatrice des Gouines rouges ; on doit à Gille Wittig, sœur de Monique, la co-initiative des réunions en non-mixité de genre à l’université de Vincennes en 1970. – préparent tracts et chants dans un grand « brouhaha ». Des airs sont fredonnés, certains sont retenus tandis que les militantes proposent des paroles, les modifient ou les refusent. L’Hymne des femmes a surgi de cette joyeuse effervescence mise au service de la mémoire des communardes. La consécration mémorielle de leur chant aurait « suscité stupéfaction et hilarité » chez ses autrices, estime Josée Contreras.
« Les paroles visaient à visibiliser l’engagement fondamental des femmes, effacées de l’histoire de ce moment révolutionnaire », explique l’historienne du féminisme Françoise Picq, en commentant le texte qu’elle trouve, aujourd’hui, « dans l’exagération » : « Il exprime notre colère contre le vécu d’oppression des femmes avant nous, alors que nous-mêmes n’étions plus dans cette situation », souligne cette ex-militante du MLF. Avec ses références historiques, « ce chant caractérise la branche parisienne du mouvement, qui regroupait des étudiantes, des écrivaines, des artistes… Des femmes cultivées, donc », précise l’historienne du féminisme Bibia Pavard, pointant que, à la suite de sa parution dans Le torchon brûle, « le menstruel du MLF4Le torchon brûle, no 3, novembre 1972. », il est plébiscité par de nombreux groupes et résonne rapidement hors de Paris.
Blanchité et universalisme
Dès sa naissance, le chant fait polémique à cause de son air, emprunté au Chant des marais. Composée par des prisonniers politiques d’un camp nazi en 1933, l’œuvre comptait au répertoire des commémorations de la Shoah depuis 1946. En l’utilisant, les militantes ont involontairement établi une équivalence entre l’oppression des femmes et l’industrie génocidaire nazie. Cet écrasement, qui a légitimement heurté, n’a jamais été corrigé. Une maladresse, plaide Josée Contreras en 2010, expliquant avoir proposé un « air appris enfant », sans connaître sa charge symbolique. « Il ne nous serait pas venu à l’esprit de nous identifier aux résistants antinazis et juifs, aux défenseurs de la démocratie espagnole et aux victimes des totalitarismes », assure-t-elle.
« Asservies, humiliées, les femmes / Achetées, vendues, violées ». La persistance des violences de genre énumérées dans l’Hymne pousse les féministes à continuer de le chanter. C’est « le retour des chorales militantes et des actions pour le 8‑Mars qui l’ont repopularisé, dans les années 2000 », analyse la politiste Cécile Talbot, autrice d’un article sur les réappropriations du chant5Cécile Talbot, « “Nous qui sommes sans passé, les femmes” : usages et réappropriations de l’Hymne des femmes dans les collectifs féministes de la troisième vague », Mots. Les langages du politique, 2020. Ces reprises permettent, selon elle, de « faire le pont avec les féministes des années 1970 ». Connu, donc « facilement mobilisable » en manifestation, sa dimension d’objet historique « suscite un attachement émotionnel ».
Penser ensemble racisme et genre
Reste que ces reprises ne se font pas sans une remise en question. « Surtout par des militantes queers et intersectionnelles qui interrogent son universalisme », précise Cécile Talbot. Elles refusent de relativiser ou d’écraser les vécus et l’histoire des femmes noires contenus dans l’analogie « femme/esclave » et la référence au « continent noir ». La sociologue du genre Carmen Diop explique : « Si “femme” égale “esclave”, quid de la femme noire esclave ? En n’intégrant pas l’aspect racialisé du genre, ce chant n’est intéressant que pour décrire le vécu de certaines femmes » et invisibilise toutes les autres.
Alors, les militantes ont décidé de remodeler cet héritage musical et politique. La chorale féministe parisienne Nos Lèvres révoltées, créée en 2020, a remplacé « le continent noir » par « celles qu’on ne veut pas voir » – « pour garder une référence à l’invisibilisation des femmes dans l’histoire » – et, du côté des Rennaises des Luttes enchantées, qui chantent ensemble depuis 2018, « femmes esclaves » est devenu « femmes en rage » en signe de colère contre les violences.
« Même modifié, [l’hymne reste] trop chargé d’un imaginaire colonial. »
Chorale Les Chianteuses
Si cette réflexion travaille le mouvement féministe au fil des années 2000, la Coordination des femmes noires (CFN) – active de 1976 à 1980 pour se libérer « du maternalisme des femmes blanches » – l’avait déjà entamée. Jeune membre de la CFN dès 1978, la militante afroféministe Gerty Dambury se souvient que l’Hymne « n’était pas un enjeu essentiel » face à d’autres « projets prioritaires, comme la création d’une maison pour les femmes migrantes, qu’on menait en parallèle de notre engagement dans le mouvement global ». Car le MLF était un mouvement « non organisé et non hiérarchique6Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, La Découverte, 2020. » dans lequel de nombreux groupes de femmes se fédéraient, en fonction des besoins et des tendances politiques des militantes.
En 1978, les limites politiques de la comparaison entre les oppressions de genre et de race sont clairement dénoncées par l’anthropologue sénégalaise et cofondatrice de la CFN, Awa Thiam, dans La Parole aux négresses (1978, réédité chez Divergences en 2024) : « Si le viol est aux femmes ce que le lynchage est aux Noirs, alors qu’en est-il du viol des femmes noires par des hommes noirs ? », interpelle l’intellectuelle dans cet essai majeur de l’afroféminisme francophone, décrivant la triple oppression des femmes noires : de genre, de race et de classe.
Cette analogie entre l’expérience des femmes et celle des esclaves s’inscrit dans la longue histoire des femmes blanches cherchant un terme pour nommer leur exploitation. « Dès la Révolution française, une comparaison est faite entre l’esclavage des Noir·es et la condition subalterne des femmes », pointe Bibia Pavard, selon qui cette comparaison est devenue « structurante » de la pensée du féminisme blanc « parce qu’elle servait à expliciter le sexisme comme un mécanisme social de domination, rappelant celui du racisme ». Pas de quoi réhabiliter ce chant, estime Gerty Dambury, car « le mot “esclave”, pour nous, personnes noires, ne peut se dissocier de l’histoire qu’il charrie : la traite négrière, à l’origine du racisme actuel et d’une saignée dans le continent noir ».
Autre part de l’héritage refusée par les féministes intersectionnelles, l’expression « continent noir » visait à « critiquer une analyse de Freud comparant l’inconscient féminin à un lieu sans lumière, explique l’historienne de la pensée féministe Geneviève Fraisse. À l’époque, on est en pleine passion psychanalytique, Freud et Lacan sont au cœur des réflexions de l’extrême gauche ; cette formule ne repose sur aucune association avec l’Afrique ». Pour la chercheuse, le recul de la psychanalyse dans le champ militant expliquerait la « récente confusion ».
Dépasser le débat sémantique
Mais, interroge Gerty Dambury, « qui sait que cette expression est une référence à Freud, hormis des féministes de l’époque disposant d’un bagage culturel ? » « Cette référence s’inscrit dans un continuum raciste anti-noir », tranche pour sa part la sociologue et militante afroféministe Fania Noël, estimant que le détour par la psychanalyse échoue à invalider la critique : « Freud s’est approprié un terme raciste et colonialiste utilisé par l’explorateur anglais Henry Stanley, au xxe siècle, pour parler de l’Afrique subsaharienne comme d’une terre inconnue et incomprise ». Pour elle, le point de vue colonial imprègne l’Hymne : « Écrit ainsi, ce chant relève soit du révisionnisme historique, soit d’une mauvaise compréhension de la racialisation des catégories de genre, surtout en France, l’un des plus grands empires coloniaux. »
« À travers cet angle de lecture racial, on voit ce qui sépare les féministes d’hier et d’aujourd’hui », résume Bibia Pavard, constatant que « l’analogie femme/esclave ne structure plus la pensée féministe ». Si modifier le chant figure parmi les solutions, cela ne peut suffire à résoudre le problème, estime Fania Noël : « Il faut comprendre comment des militantes, conscientes de l’histoire coloniale française, ont pu faire fi d’une partie des femmes en se comportant comme les hommes l’avaient fait vis-à-vis d’elles : en les effaçant. » Si « tout n’est pas à jeter dans le MLF, qui reste un mouvement très important pour le féminisme », poursuit la militante, ce chant et la résistance aux critiques qu’il a suscitées incarnent « la construction politique du féminisme blanc » avec lequel le mouvement gagnerait à rompre.
Un choix effectué par la chorale féministe parisienne Les Chianteuses, qui a effacé l’Hymne des femmes de son répertoire. Pourtant né de l’inspiration suscitée par les femmes qui avaient fait vibrer le stade de Rennes en 2019, le chœur a pris cette décision en 2020 lors d’un travail critique au sujet du racisme, des choristes noires ayant soulevé le problème. Si cela n’a pas suffi à les convaincre de rester, la chorale a considéré que « même modifié », le texte restait « trop chargé d’un imaginaire colonial », reflet « d’un MLF très blanc, au sens politique du terme ». L’enjeu résiderait donc non pas dans la transformation des paroles de l’Hymne, mais dans la recherche d’autres héritages. Depuis quelques années, une chanson fait l’unanimité dans les chorales féministes : La Danse des bombes, d’après un poème de l’anarchiste Louise Michel (1830–1905) écrit pendant la Commune de Paris, qui commence par ces mots : « Oui, barbare je suis / Oui, j’aime le canon / La mitraille dans l’air / Amis, amis, dansons ! » •





