Rétablissement de la peine de mort, castration chimique, peines à perpétuité. Ces derniers jours, la droite et l’extrême droite ont poussé très loin la surenchère sécuritaire autour du meurtre de Lyhanna, 11 ans, et des violences sexuelles pédocriminelles que Jérôme Barella est soupçonné de lui avoir infligées. Alors que l’enquête est toujours en cours, plus d’un millier de femmes manifestaient à nouveau, lundi 15 juin, devant les tribunaux partout en France pour réclamer le vote d’une loi intégrale
Pourtant, dans les rangs féministes, certaines voix s’élèvent pour interroger l’efficacité d’un nouveau dispositif législatif, aussi ambitieux soit-il contre les violences sexuelles, s’il n’est pas accompagné de mesures de prévention à l’égard des agresseur·euses. Sarah Boucault, journaliste et autrice d’un livre enquête intitulé De l’autre côté de l’inceste. À la rencontre des enfants agresseurs est l’une d’entre elles. Dans cet ouvrage paru début 2026 à La Déferlante Éditions, elle s’intéresse aux lacunes de la prise en charge des enfants auteurs d’inceste.
Dans notre newsletter, elle appelle cette fois à interroger la figure médiatique du monstre et à repenser de manière radicale la violence qui nous traverse en tant qu’individus et en tant que société.
« Quelque chose m’étonne depuis que mon livre sur les enfants incesteurs est sorti. Quasiment personne ne me parle de la page 103. Les rares lecteur⋅ices qui osent le faire attendent de se retrouver seul⋅es avec moi. Leur embarras transpire, elles et ils chuchotent, me confient combien ce passage est un choc, mais aussi à quel point il fait du bien.
Sur cette page de mon livre, je raconte une agression sexuelle que j’ai commise.
J’ai agressé quelqu’un sexuellement et je le raconte à la page 103 de mon livre.
Je suppose que, dans la tête des gens, évoquer cette agression reviendrait à poser sur mon front une étiquette : « monstre ». À me déclarer infréquentable. Ce serait gênant, puisque, comme je le raconte également dans le livre, je suis victime d’inceste, et je suis féministe. Cherchez l’erreur.
Je pense qu’il n’y a pas d’erreur. Je peux être agresseuse, victime, les deux à la fois. Mais également témoin d’agressions. Pourtant, cette position assez banale est impossible à penser dans un monde où dominent les récits binaires dans lesquels être une victime exclut nécessairement qu’on puisse agresser. Et inversement.
Je sais aussi que cette position de victime recouvre de multiples réalités et de ressentis. Pour ma part, je suis fatiguée. Fatiguée d’entendre les encouragements à « libérer la parole », à se déclarer, à témoigner, à décrire les faits. Comme si agglomérer nos histoires allait empêcher les agresseur⋅euses d’agresser et réveiller celles et ceux qui estiment que ces violences n’existent pas. Bien sûr cette parole est nécessaire. Mais c’est aux psychologues, aux psychiatres, aux policier·es, aux gendarmes et aux professionnel·les de la justice de l’accueillir. D’écouter, de croire, de soigner, de nous aider à remettre le monde à l’endroit, de donner des clés pour apprendre à faire non pas « comme avant » mais « comme après ».
Moi, je suis du bon côté
D’un point de vue politique, les témoignages de victimes m’accablent. Je sens mon dos se courber sous leur poids cumulé, mon horizon se réduire, mon esprit d’analyse se ratatiner. J’ai le sentiment que la masse de ces histoires mutile ma réflexion, limite mon champ d’action. À l’inverse, m’intéresser aux raisons pour lesquelles nous protégeons collectivement les agresseur⋅euses sexuel⋅les me stimule en tant que féministe et me donne de l’espoir.
Généralement, lorsque nous avons connaissance qu’une personne a commis des violences, deux attitudes socialement acceptables s’offrent à nous : 1/ le déni, 2/ la stigmatisation.
Le déni est souvent le choix par défaut, mais quand les faits débordent du cercle intime, qu’ils sont publiquement révélés, alors il est confortable d’en appeler à la caricature. C’est ce qui s’est passé lors du procès de Dominique Pelicot et des 51 violeurs de Mazan, fin 2024. C’est ce qui se passe à nouveau depuis quelques jours au sujet de Jérôme Barella, le violeur et assassin présumé de Lyhanna, 11 ans, dont le corps a été retrouvé le 5 juin dernier, près du village de Puycasquier, dans le Gers.
Brandir la figure du monstre et réclamer toujours plus de sanctions a pour effet pernicieux de neutraliser nos réactions vis-à-vis des violences sexuelles. Comme l’explique très bien Camille Kouchner, cela « empêche les enfants de parler. Parce que c’est terrorisant, que ça [leur] fait porter […] une responsabilité qu’ils ne devraient pas porter ».
« Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes. C’est instaurer un dialogue pour assainir les liens »
Affirmer que les pédocriminel·les appartiennent à une catégorie différente d’humain⋅es, qu’ils et elles sont irrécupérables, nous sert aussi à dire : Moi, je suis du bon côté. Il ne faut aucun courage pour demander le rétablissement de la peine de mort mais il en faut énormément pour reconnaître sa propre violence ou pour demander à son voisin, à son père, à sa meilleure amie, s’ils ou elles ont déjà agressé.
En matière d’inceste, l’anthropologue Dorothée Dussy (Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, 2013) le martèle : « Le […] silence sur l’inceste [est] plus [fort] que l’amour et la protection de ses propres enfants. » Cette inertie ne se retrouve pas seulement au sein des familles : elle imprègne toute la société. Prendre la parole pour recadrer un adulte qui maltraite un enfant (ou un autre adulte) ne fait pas partie de nos aptitudes culturelles. Je ressens le poids de cette résistance jusqu’au plus profond de moi-même, aussi fort que la gravité me cloue au sol. J’ai plus de facilité à me montrer loyale vis-à-vis des adultes, qu’à prendre le parti des enfants à qui on inflige des violences. Nous formons une sorte de club d’adultes, sur le modèle des boys’ club. La solidarité des dominant·es.
Déjà contaminé⋅es
Victimes et agresseur⋅euses sont les deux faces d’une même pièce et doivent être pareillement pris en compte. Nous nous enivrons au récit des victimes pour oublier que les agresseur⋅euses sont des êtres humains. Ils et elles mangent, dorment, vont au cinéma, se promènent dans des parcs, passent du temps avec des ami⋅es au café. Ils et elles existent, sont souvent bien plus proches de nous qu’on l’imagine. Souvent même très proches.
Tant qu’on ne reconnaîtra pas la place ordinaire qu’ils et elles occupent dans la société, il n’y a aucune chance qu’ils et elles se responsabilisent et cessent de transmettre cette violence. Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes ni se trahir soi-même. Encore moins risquer d’être contaminé·e puisque nous le sommes déjà. Au contraire, c’est instaurer un dialogue pour assainir les liens. C’est se demander : Qu’est-ce qui nous arrive ? Nous sommes responsables de la société que nous construisons, des imaginaires et des habitudes qu’elle véhicule. Nous avons donc le pouvoir de la transformer.
Alors, même si la réponse nous terrifie, au lieu de seulement demander à nos proches : Es-tu victime ?, pourquoi ne pas leur demander aussi : As-tu agressé ? »


