En quelques semaines, les mobilisations lycéennes lancées en septembre partout en France se sont transformées en un mouvement social d’ampleur.
Dans ce contexte, dont la simple description donne froid dans le dos, nous avons eu envie d’entendre Diaty Diallo. Dans Deux secondes d’air qui brûle (Seuil, 2022), l’écrivaine de 37 ans raconte la révolte d’une cité après la mort d’un adolescent interpellé par la police. Dans Darya & Dounya (Seuil, 2026), la narratrice s’adresse à l’adolescente qu’elle a été et remonte auprès d’elle le fil des violences racistes, sexistes et sexuelles qui ont fait d’elle l’adulte qu’elle est aujourd’hui.
Des adolescent⋅es gazé·es par les CRS, des lycéen⋅nes mutilé·es, des enfants dormant à même le sol de leur cellule en attendant de comparaître devant un juge : comment percevez-vous les images de la répression qui s’abat sur le mouvement social ?
Ces violences n’ont rien de nouveau, et il n’y a que ceux qui n’ont pas ouvert les yeux jusqu’ici qui ne pouvaient pas prévoir ce désastre. N’importe quel jeune homme perçu comme noir, arabe ou musulman fait connaissance avec la police très tôt dans sa vie. Fréquemment, lors de gardes à vue, les petits dorment sur le sol, on leur confisque leur manteau et on les force à dormir les deux bras dans le tee-shirt pour se tenir chaud.
La différence, c’est que maintenant on a des images. Mais à quoi servent-elles vraiment ? En 2020, on a vu tourner partout sur Internet la vidéo de George Floyd plaqué au sol par un policier, répétant « I can’t breathe » (je ne peux pas respirer). Est-ce que ça a changé quelque chose ?
À partir du moment où la violence policière ne se cantonne plus aux banlieues ou aux ZAD et gagne les centres-villes, ses cibles se diversifient, et les gens qui n’étaient pas concernés jusque-là finissent par en prendre conscience. C’est ce qui s’est passé au moment de la répression de la contestation de la loi Travail (2016), puis du mouvement des Gilets jaunes (2018–2019).
Ce qui apparaît de manière plus criante désormais, c’est la violence policière dans les écoles. Depuis de nombreuses années, des enfants dont les familles sont ciblées par des ordres d’expulsion sont arrêté·es par la police à la sortie de leurs écoles. Mais dernièrement à Saint-Denis, c’est un proviseur qui a invité les forces de l’ordre à interpeller un élève au sein de son établissement. On m’a aussi raconté que des collégien·nes de 12 ou 13 ans qui travaillaient dans des salles de classe mal isolées ont été asphyxié·es par des grenades lacrymogènes lancées par des policiers aux abords d’un lycée avoisinant.
Depuis le début du mouvement lycéen, la figure repoussoir du « casseur » domine le cadrage médiatique, au risque d’invisibiliser le mouvement social. Que vous inspire-t-elle ?
Quand j’étais lycéenne et qu’avec mes ami⋅es on manifestait contre la loi Fillon (2004–2005), puis contre le Contrat première embauche (CPE, 2006), elle était déjà utilisée, le plus souvent pour distinguer « bons » et les « mauvais » manifestants.
Moi, j’aime dire qu’il existe des manifestations déclarées et des manifestations non déclarées, mais que, dans les deux cas, la démarche est valide. Ne pas s’attarder sur cette distinction, c’est mettre sur un pied d’égalité les différents outils qu’on peut utiliser pour prendre la parole sur un sujet.
Au début, les lycéen⋅nes ont bloqué leurs établissements de la manière la plus classique qui soit : avec des banderoles, des pancartes et des chaînes humaines. Et puis ils ont fait un petit feu de poubelle ici ou là. Mais on ne les a pas écouté·es. Au lieu de ça, on a parlé d’eux comme d’émeutiers en puissance. C’est devenu une prophétie autoréalisatrice.
« La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes, ce sont nos vies, pas de la littérature. »
Aux États-Unis, après la mort de George Floyd, il y a eu des pillages et de la casse dans l’espace public. J’ai vu ressurgir une vidéo qui date de 2020, dans laquelle une militante afro-américaine explique pourquoi les gens mettent à sac leurs propres quartiers : « La police est censée nous protéger, mais quand elle se met à nous tuer, le contrat social vole en éclats. Alors si ce contrat social est rompu, pourquoi je devrais me soucier de voir un supermarché partir en fumée ? » C’est peut-être un peu provocateur, et, évidemment, j’espère que les commerçants seront dédommagés par l’État, mais cette violence, c’est un langage. Et tant qu’on refusera d’écouter ce qu’elle raconte, la situation continuera à s’enliser.
Beaucoup d’adultes, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, ont relevé la grande créativité langagière du mouvement lycéen. Est-ce que ça vous a également marquée ?
Moi, je suis surtout frappée par la puissance artistique de ces manifestations. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas vu des rassemblements avec autant de bouts de carton portés à bout de bras et des messages repris des réseaux sociaux ou de paroles de certaines chansons : « Le monde ou rien », par exemple, c’est un titre de PNL que j’écoutais il y a dix ans. Je ne savais pas que les jeunes l’écoutaient encore. Ce genre de références, c’est de la proximité avec le réel, du lien entre les générations.
Cela étant dit, faisons attention à ne pas plaquer sur ces jeunes nos préoccupations d’adultes. J’ai remarqué sur Instagram plusieurs posts qui appelaient à ce que la lutte des lycéen⋅nes soit une lutte joyeuse, qu’elle garde sa « légèreté ». N’oublions pas que ces jeunes sont maltraité·es par l’institution et que certain⋅es ont été mutilé⋅es. Dans ce contexte, évitons de leur dire quoi faire depuis l’extérieur.
Que ce soit dans vos livres, dans des tribunes de presse ou sur Instagram, vous vous adressez régulièrement à la génération qui se mobilise en ce moment. Qu’est-ce qui vous relie à elle ?
Faire partie d’une société, c’est se sentir responsable des enfants, y compris quand ce ne sont pas les nôtres. Tout le monde est capable, devant un passage piéton, de tendre le bras pour empêcher un enfant de traverser si une voiture arrive. Ce que je voudrais, c’est qu’on adopte cette posture de manière systématique, pour tous les jeunes. Et c’est là que le bât blesse.
Je le dis souvent : la France déteste ses gosses. Ça se voit dans la manière dont notre société peine à protéger les victimes d’inceste. Ça se voit dans les coupes faites dans le budget de la protection de l’enfance. Et quand, en plus, il s’agit d’enfants de banlieue ou d’enfants racialisés, la difficulté à les protéger est encore plus grande.
En 2023, pendant les révoltes qui ont suivi l’assassinat de Nahel Merzouk, j’ai entendu des adultes autour de moi juger l’attitude des jeunes des quartiers avec beaucoup de condescendance. Dire, par exemple : « Ils devraient plutôt se comporter comme ci ou comme ça. » Pourtant, quand je compare la génération qui se mobilise actuellement avec la mienne, je trouve qu’elle est beaucoup plus éduquée qu’on ne l’était sur les questions de racisme et de genre. J’avoue que je n’ai jamais compris d’où venait cette idée que la Gen Z était « teubé ». Pour moi, c’est une génération très articulée intellectuellement qui, en plus de s’informer énormément, fait de la vulgarisation sur les réseaux sociaux. On attend d’eux qu’ils passent le temps la tête dans des gros bouquins, mais, en réalité, ils apprennent aussi autrement.
Comment concevez-vous votre rôle d’écrivaine dans un moment politique comme celui-ci ?
Depuis plusieurs mois, le réel est irrespirable : je suis dépitée, j’ai beaucoup de mal à me concentrer et j’ai perdu beaucoup de mon inspiration. Je ne corresponds pas à l’archétype de l’écrivain français médiatique : vieux, bourgeois, blanc, hétérosexuel. Je fais partie des gens qui sont touchés directement dans leur chair par la montée du racisme et le déchaînement de la violence policière. La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes [le 23 octobre 2026], ce sont nos vies, pas de la littérature.
Malgré tout, le mouvement lycéen a rallumé une flamme en moi : leurs revendications sont si puissantes ! Je partage mes réflexions sur les réseaux sociaux. Cela permet de continuer à conter, à faire archive, donc d’avancer, sans forcément écrire.
