Affaire Lyhanna : il faut questionner la figure médiatique du monstre

Dans l’affaire Lyhanna, il est bien sûr question du meurtre d’une enfant, mais également des violences sexuelles commises par un homme pro­ba­ble­ment réci­di­viste. Comme souvent, lorsqu’une affaire pédo­cri­mi­nelle bou­le­verse l’opinion, la construc­tion média­tique d’un ennemi public oblitère toute pos­si­bi­li­té de débat. Or, selon l’autrice Sarah Boucault, les violences sexuelles ne cesseront pas tant que nous ne répon­drons pas col­lec­ti­ve­ment à cette question : comment fait-on pour que les violeurs cessent de violer ?
Publié le 17/06/2026

Depuis début juin 2026, des rassemblements ont lieu chaque semaine devant des tribunaux partout en France, ainsi que devant le ministère de la justice à Paris. Crédit photo : Laurent Demartini/Hans Lucas.
Depuis début juin 2026, des ras­sem­ble­ments ont lieu chaque semaine devant des tribunaux partout en France, ainsi que devant le ministère de la justice à Paris. Crédit photo : Laurent Demartini/Hans Lucas.

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Rétablissement de la peine de mort, cas­tra­tion chimique, peines à per­pé­tui­té. Ces derniers jours, la droite et l’extrême droite ont poussé très loin la sur­en­chère sécu­ri­taire autour du meurtre de Lyhanna, 11 ans, et des violences sexuelles pédo­cri­mi­nelles que Jérôme Barella est soupçonné de lui avoir infligées. Alors que l’enquête est toujours en cours, plus d’un millier de femmes mani­fes­taient à nouveau, lundi 15 juin, devant les tribunaux partout en France pour réclamer le vote d’une loi intégrale

sur le modèle espagnol.

Pourtant, dans les rangs fémi­nistes, certaines voix s’élèvent pour inter­ro­ger l’efficacité d’un nouveau dis­po­si­tif légis­la­tif, aussi ambitieux soit-il contre les violences sexuelles, s’il n’est pas accom­pa­gné de mesures de pré­ven­tion à l’égard des agresseur·euses. Sarah Boucault, jour­na­liste et autrice d’un livre enquête intitulé De l’autre côté de l’inceste. À la rencontre des enfants agres­seurs est l’une d’entre elles. Dans cet ouvrage paru début 2026 à La Déferlante Éditions, elle s’intéresse aux lacunes de la prise en charge des enfants auteurs d’inceste.

Dans notre news­let­ter, elle appelle cette fois à inter­ro­ger la figure média­tique du monstre et à repenser de manière radicale la violence qui nous traverse en tant qu’individus et en tant que société.

« Quelque chose m’étonne depuis que mon livre sur les enfants inces­teurs est sorti. Quasiment personne ne me parle de la page 103. Les rares lecteur⋅ices qui osent le faire attendent de se retrouver seul⋅es avec moi. Leur embarras transpire, elles et ils chu­chotent, me confient combien ce passage est un choc, mais aussi à quel point il fait du bien.

Sur cette page de mon livre, je raconte une agression sexuelle que j’ai commise.
J’ai agressé quelqu’un sexuel­le­ment et je le raconte à la page 103 de mon livre.

Je suppose que, dans la tête des gens, évoquer cette agression revien­drait à poser sur mon front une étiquette : « monstre ». À me déclarer infré­quen­table. Ce serait gênant, puisque, comme je le raconte également dans le livre, je suis victime d’inceste, et je suis féministe. Cherchez l’erreur.

Je pense qu’il n’y a pas d’erreur. Je peux être agres­seuse, victime, les deux à la fois. Mais également témoin d’agressions. Pourtant, cette position assez banale est impos­sible à penser dans un monde où dominent les récits binaires dans lesquels être une victime exclut néces­sai­re­ment qu’on puisse agresser. Et inversement.

Je sais aussi que cette position de victime recouvre de multiples réalités et de ressentis. Pour ma part, je suis fatiguée. Fatiguée d’entendre les encou­ra­ge­ments à « libérer la parole », à se déclarer, à témoigner, à décrire les faits. Comme si agglo­mé­rer nos histoires allait empêcher les agresseur⋅euses d’agresser et réveiller celles et ceux qui estiment que ces violences n’existent pas. Bien sûr cette parole est néces­saire. Mais c’est aux psy­cho­logues, aux psy­chiatres, aux policier·es, aux gendarmes et aux professionnel·les de la justice de l’accueillir. D’écouter, de croire, de soigner, de nous aider à remettre le monde à l’endroit, de donner des clés pour apprendre à faire non pas « comme avant » mais « comme après ».

Moi, je suis du bon côté 

D’un point de vue politique, les témoi­gnages de victimes m’accablent. Je sens mon dos se courber sous leur poids cumulé, mon horizon se réduire, mon esprit d’analyse se ratatiner. J’ai le sentiment que la masse de ces histoires mutile ma réflexion, limite mon champ d’action. À l’inverse, m’intéresser aux raisons pour les­quelles nous pro­té­geons col­lec­ti­ve­ment les agresseur⋅euses sexuel⋅les me stimule en tant que féministe et me donne de l’espoir.

Généralement, lorsque nous avons connais­sance qu’une personne a commis des violences, deux attitudes socia­le­ment accep­tables s’offrent à nous : 1/ le déni, 2/ la stigmatisation.

Le déni est souvent le choix par défaut, mais quand les faits débordent du cercle intime, qu’ils sont publi­que­ment révélés, alors il est confor­table d’en appeler à la cari­ca­ture. C’est ce qui s’est passé lors du procès de Dominique Pelicot et des 51 violeurs de Mazan, fin 2024. C’est ce qui se passe à nouveau depuis quelques jours au sujet de Jérôme Barella, le violeur et assassin présumé de Lyhanna, 11 ans, dont le corps a été retrouvé le 5 juin dernier, près du village de Puycasquier, dans le Gers.

Brandir la figure du monstre et réclamer toujours plus de sanctions a pour effet per­ni­cieux de neu­tra­li­ser nos réactions vis-à-vis des violences sexuelles. Comme l’explique très bien Camille Kouchner, cela « empêche les enfants de parler. Parce que c’est ter­ro­ri­sant, que ça [leur] fait porter […] une res­pon­sa­bi­li­té qu’ils ne devraient pas porter ».


« Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes. C’est instaurer un dialogue pour assainir les liens » 


Affirmer que les pédocriminel·les appar­tiennent à une catégorie dif­fé­rente d’humain⋅es, qu’ils et elles sont irré­cu­pé­rables, nous sert aussi à dire : Moi, je suis du bon côté. Il ne faut aucun courage pour demander le réta­blis­se­ment de la peine de mort mais il en faut énor­mé­ment pour recon­naître sa propre violence ou pour demander à son voisin, à son père, à sa meilleure amie, s’ils ou elles ont déjà agressé.

En matière d’inceste, l’anthropologue Dorothée Dussy (Le Berceau des domi­na­tions. Anthropologie de l’inceste, 2013) le martèle : « Le […] silence sur l’inceste [est] plus [fort] que l’amour et la pro­tec­tion de ses propres enfants. » Cette inertie ne se retrouve pas seulement au sein des familles : elle imprègne toute la société. Prendre la parole pour recadrer un adulte qui maltraite un enfant (ou un autre adulte) ne fait pas partie de nos aptitudes cultu­relles. Je ressens le poids de cette résis­tance jusqu’au plus profond de moi-même, aussi fort que la gravité me cloue au sol. J’ai plus de facilité à me montrer loyale vis-à-vis des adultes, qu’à prendre le parti des enfants à qui on inflige des violences. Nous formons une sorte de club d’adultes, sur le modèle des boys’ club. La soli­da­ri­té des dominant·es.

Déjà contaminé⋅es

Victimes et agresseur⋅euses sont les deux faces d’une même pièce et doivent être pareille­ment pris en compte. Nous nous enivrons au récit des victimes pour oublier que les agresseur⋅euses sont des êtres humains. Ils et elles mangent, dorment, vont au cinéma, se promènent dans des parcs, passent du temps avec des ami⋅es au café. Ils et elles existent, sont souvent bien plus proches de nous qu’on l’imagine. Souvent même très proches.

Tant qu’on ne recon­naî­tra pas la place ordinaire qu’ils et elles occupent dans la société, il n’y a aucune chance qu’ils et elles se res­pon­sa­bi­lisent et cessent de trans­mettre cette violence. Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes ni se trahir soi-même. Encore moins risquer d’être contaminé·e puisque nous le sommes déjà. Au contraire, c’est instaurer un dialogue pour assainir les liens. C’est se demander : Qu’est-ce qui nous arrive ? Nous sommes res­pon­sables de la société que nous construi­sons, des ima­gi­naires et des habitudes qu’elle véhicule. Nous avons donc le pouvoir de la transformer.

Alors, même si la réponse nous terrifie, au lieu de seulement demander à nos proches : Es-tu victime ?, pourquoi ne pas leur demander aussi : As-tu agressé ?  »

Sarah Boucault

Journaliste basée en Bretagne, elle s’intéresse aux sujets en lien avec la mort : de la fin de vie au deuil en passant par le domaine funéraire. Titulaire d’un master de Genre, les sujets féministes sont au cœur de ses préoccupations. Voir tous ses articles

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