Angoulême : le girlcott, et après ?

Fait rare dans son histoire, le Festival de la bande dessinée d’Angoulême n’aura pas lieu cette année. En décembre 2025, une large mobi­li­sa­tion, dont les militant⋅es queers et fémi­nistes ont été les ini­tia­trices, a obtenu son annu­la­tion. Elles entendent faire durer le mouvement et célébrer le neuvième art de manière plus inclusive.
Publié le 15/01/2026

Crédit illus­tra­tion : Maëlle Réat pour La Déferlante, 2023. 

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L’édition 2026 du Festival inter­na­tio­nal de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) aurait dû se tenir fin janvier. Mais le 1er décembre dernier, au terme d’une mobi­li­sa­tion intense initiée par plusieurs centaines de créateur·ices de bande dessinée, son annu­la­tion a été annoncée en catastrophe.

À l’origine, c’est une enquête de L’Humanité, dévoilant les coulisses peu relui­santes du festival, qui met le feu aux poudres : elle révèle un mana­ge­ment inexis­tant, des salarié·es en burn out, ainsi que le témoi­gnage d’une ancienne chargée de com­mu­ni­ca­tion qui affirme avoir été licenciée après avoir dénoncé un viol subi lors de l’édition 2024. Au-delà de ces accu­sa­tions, qu’elle conteste, la société 9eArt+, en charge de l’organisation de l’événement, cris­tal­lise les polé­miques depuis plusieurs années.

Un premier appel au boycott est lancé en avril 2025 par 400 auteur·ices. En novembre, alors que 9eArt+ est fina­le­ment recon­duite à la direction du festival, un mouvement de girlcott (jeu de mots désignant un boycott lancé par des femmes) initié par des bédéastes femmes et LGBTQIA+ sonne le glas de l’édition 2026. « Les enjeux de cette crise sont multiples et portent autant sur les condi­tions de travail que sur les modes de par­ti­ci­pa­tion, de redis­tri­bu­tion éco­no­mique et de de repré­sen­ta­ti­vi­té, analyse Marys Renné Hertiman, docteure en sciences sociales, à l’origine d’une thèse sur les luttes pour la recon­nais­sance des femmes dans la bande dessinée. Elle interroge les rapports de pouvoir, à travers les ins­ti­tu­tions cultu­relles et les finan­ce­ments territoriaux. »

En ce début d’année, la bande dessinée sera malgré tout célébrée un peu partout. À Angoulême d’abord, où la muni­ci­pa­li­té soutient finan­ciè­re­ment un festival off qui prendra ses quartiers dans une quinzaine de lieux de la ville. De son côté, le collectif – rebaptisé « col­lec­tive » – à l’origine du mouvement de girlcott compte bien profiter de ces bou­le­ver­se­ments pour imaginer ce que pour­raient être des célé­bra­tions plus éga­li­taires. En parallèle d’un projet d’album, elle a lancé l’idée de « fêtes inter­con­nec­tées » de la bande dessinée, qui devraient se tenir notamment à Bordeaux, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Paris ou encore Nantes, et proposer des ren­contres, des concerts et des tables rondes, où seront évoquées les luttes menées « en tant qu’autrices, femmes et minorités de genre », détaille Elsa Abderhamani, une des­si­na­trice très impliquée dans le mouvement.

Pour par­ti­ci­per, chaque orga­ni­sa­tion devra se référer à une charte de valeurs et d’engagement, qui précise que les évé­ne­ments « ne doivent en aucun cas repro­duire les schémas de domi­na­tion et d’exploitation qui ont conduit au boycott du FIBD ». Le texte recom­mande, par exemple, de ne pas « mettre en com­pé­ti­tion les ouvrages ».

S’inscrire dans la durée

Malgré les incer­ti­tudes qui planent encore sur l’édition 2027 du FIBD, les membres de la col­lec­tive tra­vaillent en lien avec l’inter-orga BD, qui regroupe asso­cia­tions et syndicats de la pro­fes­sion. S’appuyant sur le succès du girlcott, cette dernière a élaboré une plate-forme de reven­di­ca­tions qu’elle a fait parvenir aux col­lec­ti­vi­tés et aux ins­ti­tu­tions qui financent le festival : mise en place de référent·es contre les violences sexuelles, rému­né­ra­tions éga­li­taires des séances de dédicaces, gardes d’enfants. « Le monde de la BD a bien compris que les auteur·ices s’engagent et se poli­tisent de plus en plus, sont moins isolé·es… et ont donc plus de poids », se réjouit Marie-Paule Noël, une autrice qui a participé au mouvement en tant que membre du syndicat STAA CNT-SO.


« Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas au festival d’ Angoulême »

Elsa Abderhamani, dessinatrice


Ces dernières années, à Angoulême comme dans d’autres festivals, « les luttes fémi­nistes ont produit des avancées tangibles, notamment la parité dans les jurys qui a contribué à une visi­bi­li­té accrue des créateur·ices minorisé·es, en par­ti­cu­lier des femmes, rappelle Marys Renné Hertiman. Aujourd’hui, pour d’autres groupes sociaux, comme les bédéastes racisé·es, une promesse d’ouverture et d’inclusivité commence également à se formuler. J’espère que cela aboutira. »

Rebaptisée « Girlxcott » – avec un x, « pour montrer que nous ne sommes pas toutes des femmes et que certain·es peuvent se définir comme non-binaires », explicite Elsa Abderhamani – la col­lec­tive, en passe de devenir une asso­cia­tion, aspire à s’ex­pri­mer sur des sujets plus larges. « Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas à Angoulême. On veut ouvrir des dis­cus­sions, sur les dif­fi­cul­tés maté­rielles, le classisme, le validisme, le racisme… », détaille Elsa Abderhamani, donnant pour exemple le parcours d’autrices racisées comme elle, qui lui ont confié avoir quitté le monde de la BD, faute d’y avoir trouvé un espace accueillant.

En décembre 2025, Girlxcott apportait son soutien à une pro­po­si­tion de loi – fina­le­ment rejetée par le Sénat – pour la conti­nui­té de revenus des artistes-auteur·ices. Comme un aver­tis­se­ment, juste avant Noël, dans une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas », la col­lec­tive annonçait : « La pro­fes­sion change ! Elle se féminise et se politise ! Elle saura désormais se faire entendre ! »

✏️ La Déferlante soutient le Girlxcott

En ce début d’année, notre équipe par­ti­ci­pe­ra à plusieurs des évè­ne­ments inter­con­nec­tés organisés par la col­lec­tive Girlxcott :

📍 Jeudi 29 janvier à 18h30, à la librairie La Régulière à Paris, assistez à une rencontre entre Nora Bouazzouni, membre du comité éditorial de La Déferlante, Marie-Paule Noël du syndicat STA CNT-SO et les autrices Elsa Abderhamani et Julie Staebler.

📍 Samedi 31 janvier à la Maison des Métallos à Paris, de 14h à 21h. La Déferlante tiendra un stand sur lequel vous pourrez retrouver nos revues, nos livres et nos goodies. À noter ce jour-là, une table ronde sur la BD féministe avec les autrices Melek Zertal, Pénélope Bagieu, et Marie-Paule Noël.

📍 Samedi 31 janvier à 14h30, à la biblio­thèque Alcazar de Marseille, Lucie Geffroy, coré­dac­trice en chef de La Déferlante, animera une table ronde intitulée « Publier des auteur·ices arabes en France, de la Palestine à l’Algérie : regards d’é­di­trices marseillaises ».

👉🏼 Retrouvez l’ensemble de la pro­gram­ma­tion sur ce lien.

Marie Kirschen

Marie Kirschen est journaliste, spécialiste des questions féministes et LGBT+. En 2021, elle a publié Herstory, Histoire(s) des féminismes chez La Ville brûle. Voir tous ses articles

Soigner dans un monde qui va mal

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