L’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) aurait dû se tenir fin janvier. Mais le 1er décembre dernier, au terme d’une mobilisation intense initiée par plusieurs centaines de créateur·ices de bande dessinée, son annulation a été annoncée en catastrophe.
À l’origine, c’est une enquête de L’Humanité, dévoilant les coulisses peu reluisantes du festival, qui met le feu aux poudres : elle révèle un management inexistant, des salarié·es en burn out, ainsi que le témoignage d’une ancienne chargée de communication qui affirme avoir été licenciée après avoir dénoncé un viol subi lors de l’édition 2024. Au-delà de ces accusations, qu’elle conteste, la société 9eArt+, en charge de l’organisation de l’événement, cristallise les polémiques depuis plusieurs années.
Un premier appel au boycott est lancé en avril 2025 par 400 auteur·ices. En novembre, alors que 9eArt+ est finalement reconduite à la direction du festival, un mouvement de girlcott (jeu de mots désignant un boycott lancé par des femmes) initié par des bédéastes femmes et LGBTQIA+ sonne le glas de l’édition 2026. « Les enjeux de cette crise sont multiples et portent autant sur les conditions de travail que sur les modes de participation, de redistribution économique et de de représentativité, analyse Marys Renné Hertiman, docteure en sciences sociales, à l’origine d’une thèse sur les luttes pour la reconnaissance des femmes dans la bande dessinée. Elle interroge les rapports de pouvoir, à travers les institutions culturelles et les financements territoriaux. »
En ce début d’année, la bande dessinée sera malgré tout célébrée un peu partout. À Angoulême d’abord, où la municipalité soutient financièrement un festival off qui prendra ses quartiers dans une quinzaine de lieux de la ville. De son côté, le collectif – rebaptisé « collective » – à l’origine du mouvement de girlcott compte bien profiter de ces bouleversements pour imaginer ce que pourraient être des célébrations plus égalitaires. En parallèle d’un projet d’album, elle a lancé l’idée de « fêtes interconnectées » de la bande dessinée, qui devraient se tenir notamment à Bordeaux, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Paris ou encore Nantes, et proposer des rencontres, des concerts et des tables rondes, où seront évoquées les luttes menées « en tant qu’autrices, femmes et minorités de genre », détaille Elsa Abderhamani, une dessinatrice très impliquée dans le mouvement.
Pour participer, chaque organisation devra se référer à une charte de valeurs et d’engagement, qui précise que les événements « ne doivent en aucun cas reproduire les schémas de domination et d’exploitation qui ont conduit au boycott du FIBD ». Le texte recommande, par exemple, de ne pas « mettre en compétition les ouvrages ».
S’inscrire dans la durée
Malgré les incertitudes qui planent encore sur l’édition 2027 du FIBD, les membres de la collective travaillent en lien avec l’inter-orga BD, qui regroupe associations et syndicats de la profession. S’appuyant sur le succès du girlcott, cette dernière a élaboré une plate-forme de revendications qu’elle a fait parvenir aux collectivités et aux institutions qui financent le festival : mise en place de référent·es contre les violences sexuelles, rémunérations égalitaires des séances de dédicaces, gardes d’enfants. « Le monde de la BD a bien compris que les auteur·ices s’engagent et se politisent de plus en plus, sont moins isolé·es… et ont donc plus de poids », se réjouit Marie-Paule Noël, une autrice qui a participé au mouvement en tant que membre du syndicat STAA CNT-SO.
« Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas au festival d’ Angoulême »
Elsa Abderhamani, dessinatrice
Ces dernières années, à Angoulême comme dans d’autres festivals, « les luttes féministes ont produit des avancées tangibles, notamment la parité dans les jurys qui a contribué à une visibilité accrue des créateur·ices minorisé·es, en particulier des femmes, rappelle Marys Renné Hertiman. Aujourd’hui, pour d’autres groupes sociaux, comme les bédéastes racisé·es, une promesse d’ouverture et d’inclusivité commence également à se formuler. J’espère que cela aboutira. »
Rebaptisée « Girlxcott » – avec un x, « pour montrer que nous ne sommes pas toutes des femmes et que certain·es peuvent se définir comme non-binaires », explicite Elsa Abderhamani – la collective, en passe de devenir une association, aspire à s’exprimer sur des sujets plus larges. « Les problèmes du monde de la BD ne se limitent pas à Angoulême. On veut ouvrir des discussions, sur les difficultés matérielles, le classisme, le validisme, le racisme… », détaille Elsa Abderhamani, donnant pour exemple le parcours d’autrices racisées comme elle, qui lui ont confié avoir quitté le monde de la BD, faute d’y avoir trouvé un espace accueillant.
En décembre 2025, Girlxcott apportait son soutien à une proposition de loi – finalement rejetée par le Sénat – pour la continuité de revenus des artistes-auteur·ices. Comme un avertissement, juste avant Noël, dans une tribune intitulée « Nous ne nous tairons pas », la collective annonçait : « La profession change ! Elle se féminise et se politise ! Elle saura désormais se faire entendre ! »
✏️ La Déferlante soutient le Girlxcott
En ce début d’année, notre équipe participera à plusieurs des évènements interconnectés organisés par la collective Girlxcott :
📍 Jeudi 29 janvier à 18h30, à la librairie La Régulière à Paris, assistez à une rencontre entre Nora Bouazzouni, membre du comité éditorial de La Déferlante, Marie-Paule Noël du syndicat STA CNT-SO et les autrices Elsa Abderhamani et Julie Staebler.
📍 Samedi 31 janvier à la Maison des Métallos à Paris, de 14h à 21h. La Déferlante tiendra un stand sur lequel vous pourrez retrouver nos revues, nos livres et nos goodies. À noter ce jour-là, une table ronde sur la BD féministe avec les autrices Melek Zertal, Pénélope Bagieu, et Marie-Paule Noël.
📍 Samedi 31 janvier à 14h30, à la bibliothèque Alcazar de Marseille, Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante, animera une table ronde intitulée « Publier des auteur·ices arabes en France, de la Palestine à l’Algérie : regards d’éditrices marseillaises ».
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