Depuis plusieurs semaines, la population israélienne proteste, dans tout le pays, contre un projet de réforme de la justice porté par la coalition de droite et d’extrême droite dirigée par le premier ministre Benyamin Netanyahou. Parallèlement, dans les territoires palestiniens occupés, les attaques de l’armée israélienne et des colons s’intensifient.
Journaliste israélienne d’origine iranienne, féministe et militante pour l’égalité des droits, Orly Noy a récemment pris la tête de B’Tselem, une des ONG de défense des droits humains les plus actives du pays. Dans cette interview – la première donnée à un média français –, elle pointe les faiblesses politiques du mouvement d’opposition.
Le projet de réforme de la justice israélienne prévoit le transfert partiel du pouvoir judiciaire vers les pouvoirs exécutifs et législatifs et fait craindre à la population une grave atteinte à la démocratie. Depuis la fin décembre, Israël est dirigé par le gouvernement le plus à droite de son histoire, et des portefeuilles clés ont été confiés à des militants d’extrême droite suprémacistes, dont certains sont coutumiers des menaces et des appels à la violences à l’égard des Palestinien·nes. Depuis le début de l’année, près d’une cinquantaine de Palestinien·nes ont été tué·es par l’armée israélienne ou par des colons, et près de 150 attaques de colons sur des biens palestiniens ont été recensées par l’agence de presse palestinienne Wafa. Le 27 janvier, sept Juif·ves israélien·nes et ukrainien·nes sont mort·es dans une attaque perpétrée par un jeune Palestinien, un soir de shabbat, dans la colonie de Neve Yaakov à Jérusalem-Est. Vendredi dernier, un attentat palestinien à la voiture bélier a fait deux morts (dont un enfant de 6 ans) à Jérusalem.
C’est dans ce contexte que nous avons souhaité recueillir la voix d’Orly Noy. Depuis cette interview, réalisée en deux fois, le 16 janvier et le 7 février 2023, Israël a annoncé la légalisation de neuf colonies en Cisjordanie « en réponse aux attentats terroristes meurtriers à Jérusalem ».
Quel regard portez-vous sur les manifestations de rue qui s’intensifient, ces dernières semaines, en Israël ?
Parmi les personnes qui manifestent, beaucoup s’identifient au centre et à la gauche. Elles disent défendre la démocratie et s’opposer à ce qu’elles considèrent comme un coup d’État politique, mais mon avis est plutôt qu’elles ont peur, avec ce nouveau gouvernement qu’Israël, perde la place que le pays occupe depuis longtemps, au sein du « club » des nations démocratiques.
Malgré le rythme effrayant des meurtres commis par l’armée israélienne, la violence de l’occupation en Cisjordanie et l’apartheid dans lequel sont maintenu·es les Palestinien·nes sont les angles morts de cette mobilisation. On a même vu apparaître au sein de ce mouvement un collectif « des soldat·es de réserve pour la démocratie », ce qui signifie que […]
Orly Noy, journaliste, féministe et militante pour l’égalité des droits en Israël, a pris la tête de l’ONG B’Tselem à l’automne 2022. Crédit photo : Archives personnelles.
parmi les manifestant·es on trouve potentiellement des soldat·es qui ont participé aux attaques récentes contre les camps de réfugié·es palestinien·nes, comme à Jénine le 26 janvier dernier.
Plus éloquent encore, début février, le grand mouvement non partisan Notre chemin, situé au centre gauche, a lancé un appel à la mobilisation afin de « protéger la Cour suprême », dans l’objectif d’« éviter » aux soldat·es israélien·nes d’être traduit·es devant la Cour pénale internationale. Ils et elles savent – et assument donc – que l’armée commet des crimes et veulent lui assurer de pouvoir continuer.
EN IRAN, ON CHERCHE À RENVERSER L’ÉTAT,
EN ISRAËL, ON SE PRÉOCCUPE DE JUSTIFIER LES CRIMES ET LES INJUSTICES.
Dans une interview que vous avez réalisée en novembre, Shirin Ebadi, la Prix Nobel de la paix iranienne, affirmait que c’est par les femmes que la démocratie reviendrait en Iran. Pensez-vous la même chose pour Israël ?
Il y a quinze ans, j’ai participé aux activités d’un groupe de femmes vraiment badass ! La Coalition des femmes pour la paix. Nous avions monté un centre d’information pour identifier les entreprises qui investissaient directement ou indirectement dans la colonisation de la Cisjordanie et démontré que l’occupation reposait, aussi, sur la complicité internationale. Donc oui, je pense qu’une vision réellement féministe du monde est l’outil le plus puissant pour le transformer, mais je constate que, malheureusement, ce n’est pas la voie que prennent la plupart des féministes israéliennes aujourd’hui.
Ma conviction est que dans ce pays, rien, a priori, ne peut transcender la question nationale. Ni les rapports de classe, ni les rapports de genre. Je ne place pas beaucoup d’espoir dans le féminisme israélien, car les organisations qui le composent à l’heure actuelle ne se sont pas emparées des sujets tels que l’occupation et l’apartheid, voire, parfois les soutiennent ! La figure féministe de référence dans notre pays, c’est Alice Miller, une femme qui, au début des années 1990, a saisi la Cour suprême pour obtenir le droit de servir en tant que pilote dans l’armée, c’est-à-dire, potentiellement, le droit d’aller bombarder la population palestinienne à Gaza !
En tant que femmes, nous sommes pourtant bien placées pour savoir que c’est l’ensemble des rapports sociaux et politiques qui doivent être questionnés, car rien ne sera réglé par des aménagements à la marge. Le véritable féminisme n’envisage rien de moins que ce dont nous avons tous·tes besoin : la transformation de l’ensemble de la société et des rapports de pouvoir.
Vous considériez déjà qu’Israël n’était pas une démocratie avant les élections législatives de novembre dernier qui ont vu la victoire de la coalition de droite et d’extrême droite ?
Auparavant, les Israélien·es ne voulaient pas avoir l’air méchant·es. Nous voulions coloniser la terre et conserver plus de droits que les Palestinien·nes, mais on emballait tout ça dans un joli papier de manière à ce que ça paraisse acceptable aux yeux des autres nations. Désormais, le gouvernement de droite et d’extrême droite se fiche complètement de l’image qu’Israël renvoie au reste du monde. L’expression libre et brutale du racisme et de pratiques fascistes a été totalement banalisée.
Dès la création d’Israël en 1948, ce sont des personnes qui se disaient « de gauche » – notamment David Ben Gourion, un des pères fondateurs et à sa suite le Parti travailliste – qui ont créé le terrain favorable à ce que nous vivons aujourd’hui, pas la droite ni l’extrême droite. Le principe d’un « État juif » implique forcément un système discriminatoire à l’égard de la population indigène, c’est-à-dire des Palestinien·nes, même lorsqu’ils ou elles disposent de la citoyenneté israélienne. Dans les faits, l’expression « État juif et démocratique » s’avère paradoxale, puisque pour garantir une majorité politique juive, l’État doit s’assurer par tous les moyens que les Juif·ves constituent une majorité démographique. Par exemple, selon la loi sur la citoyenneté, en tant que Juive, je peux me marier avec un étranger et le faire venir en Israël où il obtiendra la citoyenneté israélienne, alors qu’un·e citoyen·ne palestinien·ne d’Israël ne bénéficie pas de ce droit. Les Juif·ves peuvent également revendiquer la propriété de terres ou de biens immobiliers sur la base de titres antérieurs à la création de l’État en 1948, ce qui peut entraîner l’expulsion de Palestinien·nes. Les Palestinien·nes, de leur côté, ne peuvent faire de même selon la loi israélienne. En ce moment, une loi est en préparation pour déchoir de leur citoyenneté les Palestinien·nes d’Israël condamné·es pour « terrorisme ». Pourtant, jamais cette option punitive n’a été envisagée pour l’assassin d’Ytzhak Rabin, un juif d’extrême droite.
Vous avez dénoncé, dans un article récent, la solidarité israélienne qui s’exprimait fortement avec les femmes d’Iran à l’automne, rappelant que les femmes palestiniennes avaient, elles aussi, besoin de ce soutien. Comment regardez-vous ces deux situations aujourd’hui ?
Ce qui se passe en ce moment au Moyen-Orient résonne de manière très particulière pour moi. En Iran et en Israël, qui sont à la fois deux pays ennemis et mes deux pays à moi, la population manifeste massivement pour exiger la démocratie. Mais, tandis que les Iranien.nes cherchent à renverser l’État qui les enferme, les Israélien·nes se préoccupent surtout de justifier les crimes et les injustices que commet leur pays.
Décoloniser notre réalité israélienne ne consiste pas uniquement à obtenir justice pour les Palestinien·nes, c’est aussi un chemin nécessaire pour nous, Juif·ves issu·es du monde arabophone et du Moyen-Orient, pour appartenir de nouveau à notre région. C’est aussi pour retrouver ça que je me bats. J’ai grandi en Iran, j’étais une autochtone du Moyen-Orient. Cette mémoire est toujours vive en moi, alors que je me retrouve à présent enfermée dans une structure coloniale complètement hostile à l’environnement d’où je viens.
Mais la question des droits des peuples minorisés se pose également en Iran. Et le soulèvement agit positivement puisqu’aujourd’hui, il semble difficile d’exprimer autre chose que de la solidarité envers les Kurdes, par exemple, lorsqu’ils et elles sont ciblé·es par la majorité farsie. Mais ici en Israël, la solidarité envers les Palestinien·nes reste une position très marginale et qui suscite l’indignation du plus grand nombre, y compris dans le mouvement actuel. Je suis vraiment bien plus optimiste quant à l’avenir de l’Iran que pour le futur d’Israël.
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