Israël : « Regarder le monde en féministe est le meilleur moyen pour le transformer »

Publié le 17/02/2023
Newsletter La Déferlante Israël : « Regarder le monde en féministe est le meilleur moyen pour le transformer »
Depuis plusieurs semaines, la population israélienne proteste, dans tout le pays, contre un projet de réforme de la justice porté par la coalition de droite et d’extrême droite dirigée par le premier ministre Benyamin Netanyahou. Parallèlement, dans les territoires palestiniens occupés, les attaques de l’armée israélienne et des colons s’intensifient.
Journaliste israélienne d’origine iranienne, féministe et militante
 pour l’égalité des droits, Orly Noy a récemment pris la tête de B’Tselem, une des ONG de défense des droits humains les plus actives du pays. Dans cette interview – la première donnée à un média français –, elle pointe les faiblesses politiques du mouvement d’opposition.

Le projet de réforme de la justice israé­lienne prévoit le transfert partiel du pouvoir judi­ciaire vers les pouvoirs exécutifs et légis­la­tifs et fait craindre à la popu­la­tion une grave atteinte à la démo­cra­tie. Depuis la fin décembre, Israël est dirigé par le gou­ver­ne­ment le plus à droite de son histoire, et des por­te­feuilles clés ont été confiés à des militants d’extrême droite supré­ma­cistes, dont certains sont cou­tu­miers des menaces et des appels à la violences à l’égard des Palestinien·nes. Depuis le début de l’année, près d’une cin­quan­taine de Palestinien·nes ont été tué·es par l’armée israé­lienne ou par des colons, et près de 150 attaques de colons sur des biens pales­ti­niens ont été recensées par l’agence de presse pales­ti­nienne Wafa. Le 27 janvier, sept Juif·ves israélien·nes et ukrainien·nes sont mort·es dans une attaque perpétrée par un jeune Palestinien, un soir de shabbat, dans la colonie de Neve Yaakov à Jérusalem-Est. Vendredi dernier, un attentat pales­ti­nien à la voiture bélier a fait deux morts (dont un enfant de 6 ans) à Jérusalem.
C’est dans ce contexte que nous avons souhaité recueillir la voix d’Orly Noy. Depuis cette interview, réalisée en deux fois, le 16 janvier et le 7 février 2023, Israël a annoncé la léga­li­sa­tion de neuf colonies en Cisjordanie « en réponse aux attentats ter­ro­ristes meur­triers à Jérusalem ».

Quel regard portez-vous sur les mani­fes­ta­tions de rue qui s’intensifient, ces dernières semaines, en Israël ?

Parmi les personnes qui mani­festent, beaucoup s’identifient au centre et à la gauche. Elles disent défendre la démo­cra­tie et s’opposer à ce qu’elles consi­dèrent comme un coup d’État politique, mais mon avis est plutôt qu’elles ont peur, avec ce nouveau gou­ver­ne­ment qu’Israël, perde la place que le pays occupe depuis longtemps, au sein du « club » des nations démocratiques.
Malgré le rythme effrayant des meurtres commis par l’armée israé­lienne, la violence de l’occupation en Cisjordanie et l’apartheid dans lequel sont maintenu·es les Palestinien·nes sont les angles morts de cette mobi­li­sa­tion. On a même vu appa­raître au sein de ce mouvement un collectif « des soldat·es de réserve pour la démo­cra­tie », ce qui signifie que […]

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Orly Noy, jour­na­liste, féministe et militante pour l’égalité des droits en Israël, a pris la tête de l’ONG B’Tselem à l’automne 2022. Crédit photo : Archives personnelles.

parmi les manifestant·es on trouve poten­tiel­le­ment des soldat·es qui ont participé aux attaques récentes contre les camps de réfugié·es palestinien·nes, comme à Jénine le 26 janvier dernier.
Plus éloquent encore, début février, le grand mouvement non partisan Notre chemin, situé au centre gauche, a lancé un appel à la mobi­li­sa­tion afin de « protéger la Cour suprême », dans l’objectif d’« éviter » aux soldat·es israélien·nes d’être traduit·es devant la Cour pénale inter­na­tio­nale. Ils et elles savent – et assument donc – que l’armée commet des crimes et veulent lui assurer de pouvoir continuer.

EN IRAN, ON CHERCHE À RENVERSER L’ÉTAT,
EN ISRAËL, ON SE PRÉOCCUPE DE JUSTIFIER LES CRIMES ET LES INJUSTICES.

Dans une interview que vous avez réalisée en novembre, Shirin Ebadi, la Prix Nobel de la paix iranienne, affirmait que c’est par les femmes que la démo­cra­tie revien­drait en Iran. Pensez-vous la même chose pour Israël ?

Il y a quinze ans, j’ai participé aux activités d’un groupe de femmes vraiment badass ! La Coalition des femmes pour la paix. Nous avions monté un centre d’information pour iden­ti­fier les entre­prises qui inves­tis­saient direc­te­ment ou indi­rec­te­ment dans la colo­ni­sa­tion de la Cisjordanie et démontré que l’occupation reposait, aussi, sur la com­pli­ci­té inter­na­tio­nale. Donc oui, je pense qu’une vision réel­le­ment féministe du monde est l’outil le plus puissant pour le trans­for­mer, mais je constate que, mal­heu­reu­se­ment, ce n’est pas la voie que prennent la plupart des fémi­nistes israé­liennes aujourd’hui.
Ma convic­tion est que dans ce pays, rien, a priori, ne peut trans­cen­der la question nationale. Ni les rapports de classe, ni les rapports de genre. Je ne place pas beaucoup d’espoir dans le féminisme israélien, car les orga­ni­sa­tions qui le composent à l’heure actuelle ne se sont pas emparées des sujets tels que l’occupation et l’apartheid, voire, parfois les sou­tiennent ! La figure féministe de référence dans notre pays, c’est Alice Miller, une femme qui, au début des années 1990, a saisi la Cour suprême pour obtenir le droit de servir en tant que pilote dans l’armée, c’est-à-dire, poten­tiel­le­ment, le droit d’aller bombarder la popu­la­tion pales­ti­nienne à Gaza !
En tant que femmes, nous sommes pourtant bien placées pour savoir que c’est l’ensemble des rapports sociaux et poli­tiques qui doivent être ques­tion­nés, car rien ne sera réglé par des amé­na­ge­ments à la marge. Le véritable féminisme n’envisage rien de moins que ce dont nous avons tous·tes besoin : la trans­for­ma­tion de l’ensemble de la société et des rapports de pouvoir.

Vous consi­dé­riez déjà qu’Israël n’était pas une démo­cra­tie avant les élections légis­la­tives de novembre dernier qui ont vu la victoire de la coalition de droite et d’extrême droite ?

Auparavant, les Israélien·es ne voulaient pas avoir l’air méchant·es. Nous voulions coloniser la terre et conserver plus de droits que les Palestinien·nes, mais on emballait tout ça dans un joli papier de manière à ce que ça paraisse accep­table aux yeux des autres nations. Désormais, le gou­ver­ne­ment de droite et d’extrême droite se fiche com­plè­te­ment de l’image qu’Israël renvoie au reste du monde. L’expression libre et brutale du racisme et de pratiques fascistes a été tota­le­ment banalisée.
Dès la création d’Israël en 1948, ce sont des personnes qui se disaient « de gauche » – notamment David Ben Gourion, un des pères fon­da­teurs et à sa suite le Parti tra­vailliste – qui ont créé le terrain favorable à ce que nous vivons aujourd’hui, pas la droite ni l’extrême droite. Le principe d’un « État juif » implique forcément un système dis­cri­mi­na­toire à l’égard de la popu­la­tion indigène, c’est-à-dire des Palestinien·nes, même lorsqu’ils ou elles disposent de la citoyen­ne­té israé­lienne. Dans les faits, l’expression « État juif et démo­cra­tique » s’avère para­doxale, puisque pour garantir une majorité politique juive, l’État doit s’assurer par tous les moyens que les Juif·ves consti­tuent une majorité démo­gra­phique. Par exemple, selon la loi sur la citoyen­ne­té, en tant que Juive, je peux me marier avec un étranger et le faire venir en Israël où il obtiendra la citoyen­ne­té israé­lienne, alors qu’un·e citoyen·ne palestinien·ne d’Israël ne bénéficie pas de ce droit. Les Juif·ves peuvent également reven­di­quer la propriété de terres ou de biens immo­bi­liers sur la base de titres anté­rieurs à la création de l’État en 1948, ce qui peut entraîner l’expulsion de Palestinien·nes. Les Palestinien·nes, de leur côté, ne peuvent faire de même selon la loi israé­lienne. En ce moment, une loi est en pré­pa­ra­tion pour déchoir de leur citoyen­ne­té les Palestinien·nes d’Israël condamné·es pour « ter­ro­risme ». Pourtant, jamais cette option punitive n’a été envisagée pour l’assassin d’Ytzhak Rabin, un juif d’extrême droite.

Vous avez dénoncé, dans un article récent, la soli­da­ri­té israé­lienne qui s’exprimait fortement avec les femmes d’Iran à l’automne, rappelant que les femmes pales­ti­niennes avaient, elles aussi, besoin de ce soutien. Comment regardez-vous ces deux situa­tions aujourd’hui ?

Ce qui se passe en ce moment au Moyen-Orient résonne de manière très par­ti­cu­lière pour moi. En Iran et en Israël, qui sont à la fois deux pays ennemis et mes deux pays à moi, la popu­la­tion manifeste mas­si­ve­ment pour exiger la démo­cra­tie. Mais, tandis que les Iranien.nes cherchent à renverser l’État qui les enferme, les Israélien·nes se pré­oc­cupent surtout de justifier les crimes et les injus­tices que commet leur pays.
Décoloniser notre réalité israé­lienne ne consiste pas uni­que­ment à obtenir justice pour les Palestinien·nes, c’est aussi un chemin néces­saire pour nous, Juif·ves issu·es du monde ara­bo­phone et du Moyen-Orient, pour appar­te­nir de nouveau à notre région. C’est aussi pour retrouver ça que je me bats. J’ai grandi en Iran, j’étais une autoch­tone du Moyen-Orient. Cette mémoire est toujours vive en moi, alors que je me retrouve à présent enfermée dans une structure coloniale com­plè­te­ment hostile à l’environnement d’où je viens.
Mais la question des droits des peuples minorisés se pose également en Iran. Et le sou­lè­ve­ment agit posi­ti­ve­ment puisqu’aujourd’hui, il semble difficile d’exprimer autre chose que de la soli­da­ri­té envers les Kurdes, par exemple, lorsqu’ils et elles sont ciblé·es par la majorité farsie. Mais ici en Israël, la soli­da­ri­té envers les Palestinien·nes reste une position très marginale et qui suscite l’indignation du plus grand nombre, y compris dans le mouvement actuel. Je suis vraiment bien plus optimiste quant à l’avenir de l’Iran que pour le futur d’Israël.

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Sarah Benichou

Historienne et politiste de formation, Sarah Benichou se passionne pour l’enquête historique. En tant que journaliste indépendante, elle s’intéresse en particulier à l’extrême droite, au colonialisme, aux expériences juives et aux liens qu’entretiennent les femmes avec les instances de pouvoir. Elle est membre du collectif Youpress. Voir tous ses articles