Rosalie Petit : joueuse professionnelle de poker

Rosalie Petit, 31 ans, est joueuse pro­fes­sion­nelle de poker. Évoluant dans le monde entier, en live comme en stream, depuis sept ans, elle vit confor­ta­ble­ment de sa passion. Mais elle est ultra-minoritaire : on compte environ 5 % de joueuses dans le circuit pro­fes­sion­nel. Désireuse de faire évoluer les men­ta­li­tés, elle n’hésite pas à dénoncer le sexisme encore très prégnant dans ce milieu.
Publié le 05/10/2022
Rosalie Petit : joueuse professionnelle de poker
Romy Alizée

Retrouvez cet article dans le n°8 Jouer de La Déferlante

« Même si ma grand-tante, Elisabeth de la Pastellière, était une grande cham­pionne de bridge, le poker n’est pas spé­cia­le­ment une histoire de famille. J’ai toujours été pas­sion­née par les jeux de cartes et les jeux de plateau comme Citadelle ou Seven Wonders.

C’est ma passion pour la stratégie qui a fait que j’ai rapi­de­ment gagné au poker : j’avais toutes les pré­dis­po­si­tions pour me lancer dans cette carrière. Dès le début, j’ai compris que je pénétrais dans une arène masculine. Les joueurs se mettent à table avec un a priori : les femmes sont faibles, douces, timides… Cela reste très ancré dans leur mentalité et comme ils restent entre eux, difficile de s’en défaire.

À 18 ans, je me suis retrouvée assise à une table entourée d’hommes, c’était dans un casino dans le Jura. J’ai posé mon argent devant moi, et dès que je me suis installée sur ma chaise, un joueur m’a lancé : “Tu t’es perdue made­moi­selle. Les machines à sous, c’est de l’autre côté.” Puis il a ajouté : “Quand tu auras perdu, je t’offrirai une coupe.” J’ai bien compris que, pour eux, je n’étais pas à ma place. Je me suis sentie rabaissée plus bas que terre. Mais, ce soir-là, je lui ai pris jusqu’à son dernier jeton. Il a quitté la table, les yeux rivés au sol.

Faire de sa supposée faiblesse une force

C’est à ce moment-là que j’ai compris que le jeu était biaisé. Les hommes nous prennent pour des quiches. Ils pensent toujours que nous manquons d’audace et que nous ne jouons qu’une fois les meilleures cartes à dis­po­si­tion, ce qui cor­res­pond à peu près à 5 % des mains. Ils pensent qu’on est passives, qu’on a peur de bluffer, qu’on attend que ça passe. Et à ce jeu-là, ce sont eux qui tendent le bâton : il est aisé de les prendre à revers. Avant d’être connue, il m’est arrivé de feindre de me tromper pour inciter le joueur à profiter de ma présumée naïveté et lui faire commettre une erreur qui m’a été pro­fi­table. Un adver­saire relance à 3 000 [valeur de 3 000 euros en jetons], tu sur­re­lances à 11 000 et tu fais comme si tu n’avais pas fait exprès. Le croupier t’interdit de revenir sur ton erreur, l’adversaire va vouloir profiter de la situation : dommage pour lui !

En tant que femmes, on peut nous dire à la fois qu’on est nulles parce qu’on est des femmes, et aussi que l’on gagne parce qu’on est des femmes et qu’on décon­centre les hommes : on cumule une activité très difficile men­ta­le­ment et une surcharge mentale liée à notre genre. Dans le poker, les femmes ne repré­sentent que 5 % des professionnel·les 1D’après une étude du site états-unien Zippia, en 2022,5 % des joueur·euses professionnel·les de poker sont des femmes. 78 % sont des hommes blancs., alors on s’accroche. Les joueuses que je rencontre n’ont pas froid aux yeux, elles n’hésitent pas à tenir tête à leurs adver­saires hommes. Certaines ne laissent rien passer quand il y a des remarques sexistes ou misogynes qui fusent pendant la partie. Le côté vieille France du poker, il nous colle aux basques même en dehors du milieu : pour beaucoup de monde, être une femme qui joue de l’argent serait une preuve de mal­hon­nê­te­té. C’est encore perçu très néga­ti­ve­ment. Parfois, on me dit : “Ah, tu joues au poker ? Donc tu bluffes, tu manipules”, alors que c’est d’abord un jeu d’analyse, d’observation, de stratégie, comme les échecs. C’est une dis­ci­pline qui impose beaucoup de travail et de rigueur, mais qu’on assimile trop souvent à la chance et au bluff.

Marre de laisser cette violence sous le tapis

Il existe des tournois de poker non mixtes car certaines joueuses n’acceptent de jouer que dans ces condi­tions. C’est bien pour elles, elles ne subissent pas les remarques. Même si je préfère les tournois mixtes, je joue chaque année le cham­pion­nat du monde Ladies, exclu­si­ve­ment féminin, à Las Vegas. Les meilleures joueuses du monde y par­ti­cipent. Mais, contrai­re­ment à ce que l’on pourrait espérer, le poker féminin est peu solidaire, ce que je regrette beaucoup.

À ma petite échelle, je lutte contre le sexisme : je reverse désormais 5 % de mes profits à la Fondation des femmes. J’ai grandi avec une maman malade, dans la précarité : je l’ai vue se battre seule contre le monde entier. Je n’ai pas pu l’aider à l’époque. Je n’ai plus la chance d’avoir ma mère, alors je veux aider d’autres femmes. Il y a quelques mois j’ai décidé de publier sur les réseaux sociaux les messages injurieux que recevait mon coach me concer­nant. Des messages comme “Tu la coaches ou tu la baises”, ou bien : “Elle est bonne phy­si­que­ment pas besoin de plus.

J’en avais marre de laisser cette violence sous le tapis depuis plus de sept ans. Comme toutes les joueuses. Ça a très vite circulé dans le milieu : j’ai reçu le soutien de beaucoup de per­son­na­li­tés du poker, mais aussi des critiques adressées en message privé sur Twitter selon les­quelles je n’étais pas assez irré­pro­chable, trop féminine, habillée trop sexy pour me faire la porte-parole de ce combat-là, pour faire remonter ces violences sexistes. Je des­ser­vais la cause. Mais la révo­lu­tion, je peux la mener si je veux. J’ai beau avoir souffert du regard des hommes dans le milieu du poker, au dernier tournoi WSOP, je suis venue avec mon tee-shirt “Girls can do anything”. À la prochaine victoire, j’écrirai “Free woman” sur mon torse nu, et là ils auront de quoi parler. » •

Propos recueillis le 8 juin 2022 par téléphone par Anne-Laure Pineau, jour­na­liste indé­pen­dante, membre du comité éditorial de La Déferlante.

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    D’après une étude du site états-unien Zippia, en 2022,5 % des joueur·euses professionnel·les de poker sont des femmes. 78 % sont des hommes blancs.
Anne-Laure Pineau

Journaliste pigiste indépendante, membre du collectif Youpress et de l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, gay, bi·es, trans et intersexes). Pour ce numéro, elle a écrit le scénario de la BD sur Diana Sacayan. Voir tous ses articles

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