« Même si ma grand-tante, Elisabeth de la Pastellière, était une grande championne de bridge, le poker n’est pas spécialement une histoire de famille. J’ai toujours été passionnée par les jeux de cartes et les jeux de plateau comme Citadelle ou Seven Wonders.
À 18 ans, je me suis retrouvée assise à une table entourée d’hommes, c’était dans un casino dans le Jura. J’ai posé mon argent devant moi, et dès que je me suis installée sur ma chaise, un joueur m’a lancé : “Tu t’es perdue mademoiselle. Les machines à sous, c’est de l’autre côté.” Puis il a ajouté : “Quand tu auras perdu, je t’offrirai une coupe.” J’ai bien compris que, pour eux, je n’étais pas à ma place. Je me suis sentie rabaissée plus bas que terre. Mais, ce soir-là, je lui ai pris jusqu’à son dernier jeton. Il a quitté la table, les yeux rivés au sol.
Faire de sa supposée faiblesse une force
C’est à ce moment-là que j’ai compris que le jeu était biaisé. Les hommes nous prennent pour des quiches. Ils pensent toujours que nous manquons d’audace et que nous ne jouons qu’une fois les meilleures cartes à disposition, ce qui correspond à peu près à 5 % des mains. Ils pensent qu’on est passives, qu’on a peur de bluffer, qu’on attend que ça passe. Et à ce jeu-là, ce sont eux qui tendent le bâton : il est aisé de les prendre à revers. Avant d’être connue, il m’est arrivé de feindre de me tromper pour inciter le joueur à profiter de ma présumée naïveté et lui faire commettre une erreur qui m’a été profitable. Un adversaire relance à 3 000 [valeur de 3 000 euros en jetons], tu surrelances à 11 000 et tu fais comme si tu n’avais pas fait exprès. Le croupier t’interdit de revenir sur ton erreur, l’adversaire va vouloir profiter de la situation : dommage pour lui !
En tant que femmes, on peut nous dire à la fois qu’on est nulles parce qu’on est des femmes, et aussi que l’on gagne parce qu’on est des femmes et qu’on déconcentre les hommes : on cumule une activité très difficile mentalement et une surcharge mentale liée à notre genre. Dans le poker, les femmes ne représentent que 5 % des professionnel·les 1D’après une étude du site états-unien Zippia, en 2022,5 % des joueur·euses professionnel·les de poker sont des femmes. 78 % sont des hommes blancs., alors on s’accroche. Les joueuses que je rencontre n’ont pas froid aux yeux, elles n’hésitent pas à tenir tête à leurs adversaires hommes. Certaines ne laissent rien passer quand il y a des remarques sexistes ou misogynes qui fusent pendant la partie. Le côté vieille France du poker, il nous colle aux basques même en dehors du milieu : pour beaucoup de monde, être une femme qui joue de l’argent serait une preuve de malhonnêteté. C’est encore perçu très négativement. Parfois, on me dit : “Ah, tu joues au poker ? Donc tu bluffes, tu manipules”, alors que c’est d’abord un jeu d’analyse, d’observation, de stratégie, comme les échecs. C’est une discipline qui impose beaucoup de travail et de rigueur, mais qu’on assimile trop souvent à la chance et au bluff.
Marre de laisser cette violence sous le tapis
Il existe des tournois de poker non mixtes car certaines joueuses n’acceptent de jouer que dans ces conditions. C’est bien pour elles, elles ne subissent pas les remarques. Même si je préfère les tournois mixtes, je joue chaque année le championnat du monde Ladies, exclusivement féminin, à Las Vegas. Les meilleures joueuses du monde y participent. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait espérer, le poker féminin est peu solidaire, ce que je regrette beaucoup.
À ma petite échelle, je lutte contre le sexisme : je reverse désormais 5 % de mes profits à la Fondation des femmes. J’ai grandi avec une maman malade, dans la précarité : je l’ai vue se battre seule contre le monde entier. Je n’ai pas pu l’aider à l’époque. Je n’ai plus la chance d’avoir ma mère, alors je veux aider d’autres femmes. Il y a quelques mois j’ai décidé de publier sur les réseaux sociaux les messages injurieux que recevait mon coach me concernant. Des messages comme “Tu la coaches ou tu la baises”, ou bien : “Elle est bonne physiquement pas besoin de plus.”
J’en avais marre de laisser cette violence sous le tapis depuis plus de sept ans. Comme toutes les joueuses. Ça a très vite circulé dans le milieu : j’ai reçu le soutien de beaucoup de personnalités du poker, mais aussi des critiques adressées en message privé sur Twitter selon lesquelles je n’étais pas assez irréprochable, trop féminine, habillée trop sexy pour me faire la porte-parole de ce combat-là, pour faire remonter ces violences sexistes. Je desservais la cause. Mais la révolution, je peux la mener si je veux. J’ai beau avoir souffert du regard des hommes dans le milieu du poker, au dernier tournoi WSOP, je suis venue avec mon tee-shirt “Girls can do anything”. À la prochaine victoire, j’écrirai “Free woman” sur mon torse nu, et là ils auront de quoi parler. » •
Propos recueillis le 8 juin 2022 par téléphone par Anne-Laure Pineau, journaliste indépendante, membre du comité éditorial de La Déferlante.