Flavie Flament et Laure Murat : MeToo au cœur

Ce sont deux femmes qui se sont imposées dans les médias pour lutter contre les violences sexuelles. À deux reprises et à dix ans d’intervalle, l’autrice et ani­ma­trice télé Flavie Flament a accusé publi­que­ment deux hommes célèbres de l’avoir violée. L’historienne Laure Murat, pour sa part, s’est emparée de MeToo en tant que sujet d’analyse dès son défer­le­ment, en 2017. Rencontre inédite.
Publié le 27/07/2026

Laure Murat (à gauche) et Flavie Flament (à droite), deux femmes blanches, posent côte-à-côte sur un palier d'escalier.
Laure Murat (à gauche) et Flavie Flament (à droite), le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos à Paris. Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

En octobre 2016, tout juste un an avant que la vague MeToo se propage à travers le monde, Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès), récit auto­bio­gra­phique dans lequel elle décrit une mère mal­trai­tante, qui pousse sa fille à par­ti­ci­per à des séances photo avec David Hamilton. L’animatrice y raconte les viols imposés par le pho­to­graphe, à l’été 1987, alors qu’elle vient d’avoir 13 ans.

Au printemps 2026, Flavie Flament prend à nouveau la parole en accusant Patrick Bruel de l’avoir violée, en 1991, alors qu’elle était âgée de 16 ans, ce que réfute le chanteur1Le 10 juin 2026, Patrick Bruel, 67 ans, a été mis en examen pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et har­cè­le­ment sexuel dénoncés par quatre femmes. Depuis les premières révé­la­tions en mars 2026, ce sont près de trente femmes qui l’accusent de violences sexuelles. Il est présumé innocent.. Témoignant d’abord ano­ny­me­ment (sous le pseu­do­nyme d’Eva) aux côtés de quatorze autres femmes dans une enquête publiée par Mediapart2« Affaire Patrick Bruel : quinze nouvelles femmes mettent en cause le chanteur », article de Marine Turchi, Mediapart, 7 mai 2026., l’autrice et ani­ma­trice révèle fina­le­ment son identité. Un geste qui fait basculer le trai­te­ment média­tique de l’affaire.

Dès 2017, Laure Murat décrypte le mouvement MeToo, à travers ses inter­ven­tions média­tiques et ses chro­niques dans Libération. L’historienne publie le tout premier livre français sur ce mouvement (Une révo­lu­tion sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Stock, 2018). Elle a écrit une dizaine de livres et inter­vient régu­liè­re­ment dans la presse pour analyser les batailles cultu­relles à l’œuvre en France et aux États-Unis. Plus récemment, celle qui fut pendant vingt ans pro­fes­seure à l’université de Californie, à Los Angeles, s’est penchée sur les paniques morales réac­tion­naires, en publiant notamment Qui annule quoi ? Sur la cancel culture (Seuil, 2022).

Lorsque les deux femmes se retrouvent pour cette rencontre organisée par La Déferlante, un après-midi de juin, la canicule s’abat sur la France depuis plusieurs jours. Alors nous cherchons le recoin le plus frais de la Maison des Métallos, à Paris, où le rendez-vous a été donné, avant d’atterrir dans la petite loge des artistes, au sous-sol. Devant un ven­ti­la­teur à pleine puissance, Flavie Flament et Laure Murat se lancent dans une conver­sa­tion sur les dix ans qui se sont écoulés entre les révé­la­tions des affaires Hamilton et Bruel. Comment ces deux moments ont-ils été accueillis par les médias ? Que disent-ils de notre société ? Ensemble, elles portent un regard acéré sur les batailles en cours.

Flavie Flament, vous avez souhaité vous entre­te­nir avec Laure Murat pour cette rencontre. Pourquoi ce choix ?

Flavie Flament Parce que j’ai toujours adoré vous écouter, Laure. Vous dites des choses qui m’interpellent, que ce soit dans vos ouvrages ou lors de vos inter­ven­tions média­tiques. J’ai le souvenir d’une émission sur France Inter où vous évoquiez la vision que les femmes ont de leur corps, avec cette idée qu’elles sont toujours en repré­sen­ta­tion. Dans mes écrits, je dis qu’on fait « bonne figure ». J’ai retrouvé cette idée dans vos mots.

Laure Murat J’ai tout de suite accepté l’idée de cette rencontre parce que j’ai beaucoup d’admiration et de respect pour le courage de Flavie à parler des violences sexuelles, qui consti­tuent peut-être ce qu’il y a de plus dur à évoquer. Et de le faire une deuxième fois, alors que l’on sait très bien qu’il n’y a que des coups à prendre ! Mais depuis 2017, avec MeToo, peut-être que le vent est en train de tourner… Du moins, c’est ce que j’espère.

Vous avez des parcours très dif­fé­rents. Comment êtes-vous arrivées, chacune, au féminisme ?

Flavie Flament Dans l’affaire Patrick Bruel, je me sens un peu spec­ta­trice de tout ce qui est en train de se passer ; et pourtant je suis au cœur des choses. C’est assez par­ti­cu­lier… J’ai l’impression que c’est la même chose avec le féminisme. À travers mes prises de parole, je suis dans ce mouvement-là. Mais je ne saurais pas me définir comme en faisant partie. J’y appar­tiens par la pensée, par la phi­lo­so­phie, mais parfois je rougis devant des femmes qui sont beaucoup plus engagées que moi, qui militent au quotidien. Je me fais toute petite devant les asso­cia­tions qui sont, elles, tous les jours sur le terrain. Je n’ai pas été éduquée par des lectures fémi­nistes. Pas du tout. Je n’ai pas eu une mère féministe. En revanche, j’ai été marquée par des femmes qui posaient des actes. Par exemple, j’ai le souvenir d’avoir entendu l’histoire de Rosa Parks quand j’étais gamine et d’avoir été abso­lu­ment sidérée.

« Je suis sortie de l’anonymat pour qu’on entende toutes les victimes. »
Flavie Flament

Laure Murat Quelquefois, on est féministe sans le savoir. Il y a des femmes qui sont fémi­nistes par l’exemple, par leur vie. L’acte que vous faites en disant « Oui, je vais parler pour la deuxième fois », ça, c’est un acte politique important qui alimente le féminisme. Pour répondre à la question, de mon côté, je suis née dans un milieu très cultivé, mais pas de cette culture-là, puisqu’il était, au contraire, dans le maintien d’un patriar­cat tra­di­tion­nel. Je suis venue au féminisme à plusieurs moments de ma vie. Quand j’ai eu 20 ans, je suis sortie de mon milieu. Tout d’un coup, ça m’a ouverte à ces questions qui, aupa­ra­vant, ne m’intéressaient pas spé­cia­le­ment. Plus tard, quand j’ai eu 38 ans, je suis partie vivre aux États-Unis, et le féminisme dit « américain » a contribué à m’ouvrir les yeux. Je vais vous donner un exemple. À l’université de Californie, où je tra­vaillais, les employé·es doivent faire une formation contre le har­cè­le­ment sexuel tous les deux ans. On vous présente des situa­tions et on vous demande ce que vous feriez dans ces cas-là. Eh bien, moi, arrivant de France, j’avais tout faux ! Et pourtant j’étais une femme, féministe, de gauche… La honte. Clairement, il y avait des choses que je n’avais pas comprises dans les sub­ti­li­tés de certaines situa­tions ! Aux États-Unis, j’ai donc eu une deuxième éducation féministe. Lors de l’affaire DSK3En mai 2011, Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du Fonds monétaire inter­na­tio­nal (FMI), est accusé de viol par Nafissatou Diallo, une femme de chambre de l’hôtel Sofitel de New York, où le Français séjour­nait. Lire l’article de Rose Lamy « L’affaire DSK, emblé­ma­tique du sexisme à la française », La Déferlante no 1, mars 2021., j’ai compris qu’il y avait un gros problème dans notre pays à travers certaines réactions fran­çaises. J’ajouterai un troisième moment : MeToo. Jamais je n’aurais pensé vivre ça. Très vite, j’ai décidé de consacrer beaucoup d’énergie, par des inter­ven­tions dans les médias, à ce tournant de la société quant aux violences sexuelles. Laure Adler, pour les éditions Stock, m’a commandé un livre sur ce mouvement [Une révo­lu­tion sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein], que j’ai dû écrire très vite. Quand j’ai commencé à tra­vailler dessus, fin 2017, il s’était encore passé très peu de choses en France, mais on a eu, dès janvier 2018, la fameuse tribune signée par Catherine Deneuve4Signée entre autres par Catherine Deneuve, Catherine Millet, Peggy Sastre ou encore Élisabeth Lévy, la tribune intitulée « Nous défendons une liberté d’importuner, indis­pen­sable à la liberté sexuelle », publiée en janvier 2018 par Le Monde, entendait s’opposer à ce qui serait des excès du mouvement #MeToo et à un féminisme qui « prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité ».. Ce texte était un cadeau car il pointait, noir sur blanc, toutes les ambi­guï­tés cultivées par la société autour de la « séduction », de la « galan­te­rie » et d’un érotisme ringard à deux vitesses, en évacuant la question de la domi­na­tion. Il démon­trait très clai­re­ment qu’en France MeToo com­men­çait par l’anti-MeToo.

Flavie Flament, figure de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants

Fille d’un ancien foot­bal­leur pro­fes­sion­nel et d’une employée de l’Aide sociale à l’enfance, Flavie Flament se fait connaître du grand public dans les années 2000, en pré­sen­tant plusieurs émissions très popu­laires sur TF1 (« Exclusif », « Sagas »…). Tour à tour ani­ma­trice pour M6 ou pour France Télévisions (« Télématin », « Le Quiz des champions »), elle inter­vient aussi à la radio, sur RTL. Parallèlement à cette carrière dans les médias, Flavie Flament renoue avec l’écriture – sa passion première – au début des années 2010. Après un premier roman (Les Chardons, 2011) dans lequel elle dresse le portrait d’une femme à dif­fé­rents âges de sa vie, elle publie La Consolation, en octobre 2016. L’animatrice y raconte avoir été violée à 13 ans par un pho­to­graphe quin­qua­gé­naire mon­dia­le­ment connu lors de séances photo orga­ni­sées au Cap d’Agde (Hérault), où elle était en vacances avec sa famille. Des agres­sions dont le souvenir ressurgit en 2009, après une longue amnésie trau­ma­tique. Dans l’ouvrage, le nom de David Hamilton n’est jamais cité. Mais, le mois suivant sa publi­ca­tion, L’Obs publie les témoi­gnages de trois femmes accusant Hamilton de viol alors qu’elles étaient mineures, et Flavie Flament confirme qu’il s’agit bien de celui qui l’a agressée. Le pho­to­graphe de 83 ans se suicide quelques jours plus tard, le 25 novembre 2016 – ce qui clôt le dossier avant que la justice ne s’en soit saisie.

Devenue une figure de la lutte contre les violences sexuelles commises sur les enfants, Flavie Flament bataille pendant deux ans pour faire évoluer la légis­la­tion, notamment à travers une mission sur le délai de pres­crip­tion, en 2016, que lui confie Laurence Rossignol, à l’époque ministre chargée des droits des femmes. En 2018, une loi élargit le délai de pres­crip­tion des crimes sexuels sur mineur·es de vingt à trente ans à partir de la majorité de la victime. Au printemps 2026, après la publi­ca­tion par Mediapart des témoi­gnages de huit femmes accusant Patrick Bruel de violences sexuelles, Flavie Flament témoigne à son tour contre le chanteur, puis annonce avoir déposé plainte pour viol sur mineur·e. Patrick Bruel nie toute violence et affirme que leur relation était consentie.

À la lumière de vos parcours res­pec­tifs, comment analysez-vous la manière dont ont été accueillies l’affaire Hamilton, en 2016, puis l’affaire Bruel, dix ans plus tard ?

Flavie Flament L’affaire Hamilton n’a pas été « accueillie » du tout. Mon livre s’appelle La Consolation, mais, en fait, c’était une effrac­tion. Ce livre était un combat pour pouvoir ne serait-ce qu’obtenir le droit d’évoquer ce sujet. Je voulais que ma parole passe à travers un texte, pour qu’elle soit par­fai­te­ment construite. Pour moi, c’était la seule façon d’être bien entendue. Je m’attendais à être confron­tée à un mur de négations, de silences. Et effec­ti­ve­ment, ça a été un parcours du com­bat­tant. Très peu de gens se sont inté­res­sés à l’ouvrage et à ce que j’avais à dire. Je n’ai pas été reçue sur les plateaux de télé­vi­sion. L’affaire Hamilton a existé presque de façon contrainte. Les médias en ont parlé sous l’angle de « l’affaire de société », mais ce n’était pas la parole d’une victime que l’on entendait. C’était un fait d’actualité. Moi, je n’existais pas.

Lorsque j’ai décidé de sortir de l’anonymat après ma plainte contre Bruel, je savais que j’allais éprouver quelque chose de différent. J’ai le sentiment d’avoir désormais moins à me battre pour me faire entendre. Même si je suis confron­tée à des remarques du genre : « C’est pas possible d’avoir été victime deux fois, donc elle doit mentir. » En prenant la parole sur l’affaire Bruel, j’avais conscience que ce serait aussi une façon d’évoquer le sujet de la revic­ti­ma­tion dont j’ai conscience depuis très longtemps pour l’avoir vécu moi-même : le principal facteur de risque d’être violée est de l’avoir déjà été.

Malheureusement, avant que je renonce à l’anonymat dans Mediapart et qu’Eva ne devienne Flavie, les victimes dans l’affaire Bruel n’existaient pas média­ti­que­ment. Le déclic a été le moment où j’ai vu des images de lui, à la sortie du théâtre, applaudi par le public, expli­quant – pour incarner le bon père de famille – qu’il devait rejoindre ses enfants. Ça m’a ulcérée et j’ai décidé d’apparaître sous ma véritable identité. Parce qu’il était hors de question que la chape de silence se referme sur la parole des victimes. Je suis sortie de l’anonymat pour qu’on entende toutes les victimes.

Flavie Flament, une femme blanche et blonde, pose dans un escalier.
Photo réalisée le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos à Paris.
Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante

Laure Murat Entre 2016 et 2026, l’évolution est consi­dé­rable. La route est encore très longue, c’est évident, mais je suis irré­duc­ti­ble­ment optimiste et je veux croire qu’il va y avoir un effet d’accumulation. Quand la défla­gra­tion MeToo est arrivée, les femmes n’étaient pas surprises. Les hommes, eux, tombaient des nues. Il serait pourtant temps qu’ils se réveillent… Je crois que le tournant sera là quand les hommes viendront soutenir, discuter… C’est d’eux qu’il s’agit, quand même ! Ce que j’observe dans les affaires MeToo en France, c’est que l’écrasante majorité des accusés ne reconnaît pas les faits. Même lors du procès de Mazan, alors qu’ils avaient été filmés pendant les agres­sions. Dans leurs récits devant la cour, ils ont menti, ce qui a contraint la justice à diffuser les vidéos. C’est incroyable ! Cela m’a beaucoup fait réfléchir à la question du déni.

Un jour, j’ai eu une sorte d’épiphanie au sujet de la souf­france des animaux. J’écoutais la phi­lo­sophe Florence Burgat sur France Culture, qui expli­quait qu’en France « on tue 3 millions d’animaux ». Mais elle n’a pas donné tout de suite la fréquence. Par an ? Puis elle a précisé : « par jour  . Le sol s’est ouvert sous mes pieds. Du jour au lendemain, je suis devenue végane. Avant, cela m’arrangeait bien d’être dans le déni. Je me disais que ce n’était pas génial de manger de la viande, mais que j’y penserais une autre fois. Alors j’ai fait un effort de géné­ro­si­té vis-à-vis des hommes, et je me suis demandé : est-ce qu’ils ne sont pas dans un tel déni de la réalité qu’ils ne se rendent même pas compte de la situation ? Le monde leur appar­tient, alors pourquoi ce serait autrement ? C’est la seule fois de ma vie où j’ai réussi, peut-être, à m’identifier à un homme, à un prédateur ordinaire. Je crois que la question du déni est essen­tielle. Il faut faire com­prendre aux hommes ce qu’il se passe réel­le­ment. Et qu’ils arrêtent aussi de faire « comme si » ils ne com­pre­naient rien. Est-ce que ça les intéresse de vivre avec des femmes (des sœurs, des filles, des amantes…) ou avec des choses ?

« Je crois que le tournant sera là quand les hommes viendront soutenir, discuter… C’est d’eux qu’il s’agit, quand même ! »
Laure Murat

Flavie Flament Tout cela est aussi l’héritage d’une culture. Les hommes ont grandi dans cette culture-là…

Laure Murat Et nous aussi ! Moi, j’ai rigolé à des blagues misogynes…

Flavie Flament Oui, je m’interroge sur l’éducation que j’ai reçue de la part de ma mère. Elle m’a eue à 20 ans, en 1974. Donc elle a connu Mai-68. Elle était sur le pas d’une porte qui menait à la liberté, et elle ne l’a pas franchie. Elle aurait pu m’éduquer autrement, mais elle ne m’a pas protégée. Elle m’a livrée aux hommes, malheureusement…

Laure Murat Vous la voyez toujours ?

Flavie Flament Non. Je ne la vois plus depuis que j’ai écrit mon premier livre en 2011, Les Chardons (lire l’encadré ci-dessus).

Laure Murat, une prolifique penseuse féministe

Spécialiste en histoire de l’art, Laure Murat commence sa carrière comme jour­na­liste (notamment à Beaux Arts magazine), avant de devenir, en 2006, pro­fes­seure au dépar­te­ment d’études fran­çaises et fran­co­phones de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Autrice d’une thèse publiée sous le titre La Loi du genre. Une histoire cultu­relle du « troisième sexe » (Fayard, 2006), elle signe également de nombreux ouvrages, que ce soit sur la psy­chia­trie (avec, entre autres, une bio­gra­phie du docteur Esprit Blanche, fondateur d’un asile au XIXe siècle), sur le féminisme (Une révo­lu­tion sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Stock, 2018) ou encore sur la lit­té­ra­ture. Dans Passage de l’Odéon (Fayard, 2003), elle s’intéresse au couple formé par Sylvia Beach et Adrienne Monnier, dont les librai­ries ont été un haut lieu de la lit­té­ra­ture dans l’entre-deux-guerres. Descendante de la noblesse française (à la fois de la noblesse d’Empire du côté de son père, et de l’aristocratie d’Ancien Régime du côté de sa mère), Laure Murat raconte dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) comment elle a retrouvé dans À la recherche du temps perdu, « le monde révolu » dans lequel elle a grandi. Elle y décrit « l’exil intérieur » vécu au sein de ce milieu ultra­con­ser­va­teur et la rupture avec sa famille après son coming out lesbien. Dans son dernier livre, Toutes les époques sont dégueu­lasses (Verdier, 2025), l’historienne se penche sur la question de la réécri­ture des clas­siques dans le but d’effacer les termes jugés aujourd’hui pro­blé­ma­tiques. Elle y plaide pour une recon­tex­tua­li­sa­tion honnête, ou pour une réin­ter­pré­ta­tion ima­gi­na­tive des clas­siques, plutôt qu’une modi­fi­ca­tion des textes originaux, qui trahit, selon elle, le cadre de pro­duc­tion des œuvres.

Vous avez ce point commun : vous avez toutes les deux vécu une rupture avec votre mère. Dans votre cas, Laure Murat, c’était à la suite de votre coming out lesbien…

Laure Murat Oui. Ma mère m’a dit deux phrases à ce moment-là. Tout d’abord : « Pour moi, tu es une fille perdue. » Une fille perdue, ça peut être une pros­ti­tuée, ça peut être une fille égarée, et ça peut être une enfant qui est morte. Pour elle, j’étais un peu tout ça… Et la deuxième phrase, c’était : « Tu incarnes pour moi l’échec de toute une éducation morale et spi­ri­tuelle. » Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Elle a acté quelque chose, qui était de l’ordre d’une convic­tion. Mais que cela l’ait laissée indif­fé­rente de ne plus voir sa fille jusqu’à sa mort, c’est ça qu’il faut se prendre dans la figure. C’est cela qui est difficile à admettre, on se dit que c’est impos­sible qu’une mère accepte et se tienne, avec autant de facilité, à une rupture définitive.

Flavie Flament … Et en fait c’est possible ! C’est ça qui est dingue. Je pense que ça ne dérange pas ma mère que je ne sois plus dans sa vie. Quelque part, je l’ai libérée de quelque chose, parce que ça la torturait de ne plus me contrôler. Longtemps, j’ai espéré, j’ai cherché à com­prendre, je lui ai trouvé des excuses… C’est quand j’ai compris que je n’avais plus rien à attendre que je me suis dit qu’il fallait couper cette branche pourrie sur laquelle je ne pouvais pas me reposer. Alors, ça a été très simple. C’est avant que c’est compliqué – comme quand on doit sauter du plongeoir. Ça ne se fait pas de rompre avec sa mère, ce n’est pas moral… Il y a toutes ces pensées qui viennent vous ralentir. Mais à partir du moment où on saute, c’est hyper facile. Dans mon cas, c’était une lettre de rupture. Quand j’ai vu l’enveloppe dis­pa­raître dans la fente de la boîte aux lettres jaune, ma vie a commencé.

Laure Murat Oui, c’est un peu comme la sortie du placard… On s’en fait une montagne, le ciel va nous tomber sur la tête, et puis oh ! bah voilà, c’est fait. Je remarque que, dans votre livre, vous faites l’effort de resituer his­to­ri­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment la logique dans laquelle se trouvait votre mère, qui se plaignait de sa « vie de merde » et qui trouvait une vengeance à travers sa fille. Sûrement pas pour l’excuser, mais pour com­prendre… J’ai aussi essayé de com­prendre, socia­le­ment, d’où venait ma mère. Je crois que nous avons ce point commun.

« La route est encore très longue, c’est évident, mais je suis irré­duc­ti­ble­ment optimiste et je veux croire qu’il va y avoir un effet d’accumulation. »
Laure Murat

Flavie Flament, vous disiez tout à l’heure que vous avez décidé de sortir de l’anonymat dans l’affaire Bruel car vous saviez que l’attitude des médias chan­ge­rait. Encore aujourd’hui, vaut-il mieux être connue pour être entendue ?

Flavie Flament Malheureusement, oui. Et je trouve cela par­ti­cu­liè­re­ment dégueu­lasse. Le viol est un rapport de domi­na­tion, et les victimes sont dans une position de vul­né­ra­bi­li­té. Prendre la parole est une mise à nu très dure. Souvent, dans la presse, les victimes n’ont pas de visage, pas de nom. En 2019, deux femmes ont eu le courage de parler contre Patrick Bruel5À Perpignan, une femme a accusé Patrick Bruel d’agression sexuelle lors d’un massage en juillet 2019. Une autre masseuse a signalé à la justice des faits d’exhibition et de har­cè­le­ment sexuel, qui auraient eu lieu en Corse, en août de la même année. Deux enquêtes pré­li­mi­naires ont été ouvertes contre le chanteur, qui a nié toute violence, avant d’être classées sans suite en décembre 2020.. On parlait alors de « l’affaire des masseuses » – cette déno­mi­na­tion, ça me rendait folle. À ce moment-là, je sortais des deux années de bataille politique pour faire changer la loi après La Consolation, j’étais exsangue. Je me suis demandé « Est-ce que j’y retourne ? » J’ai eu peur que ce soit contre-productif que je prenne la parole ; je me suis dit qu’il allait falloir que j’attende. Ce printemps, j’ai senti que la société était mûre pour entendre mon témoignage.

Les médias n’ont pas parlé des quinze femmes – dont j’étais, sous le pseu­do­nyme d’Eva – qui ont témoigné dans l’article de Mediapart. J’ai donc étudié les forces en présence : d’un côté, vous aviez quinze victimes que personne ne connaît et, de l’autre, un homme célèbre qui depuis quarante ans tient une place impor­tante dans le cœur des gens. Pour aller au combat, il fallait quelqu’un qui porte les armes dont Patrick Bruel est lui-même muni : la notoriété, la puissance média­tique. Je me suis dit : « OK, ça va être à toi d’y aller. » Il fallait être sur un terrain d’égalité pour que les médias s’y inté­ressent. Et puis c’est devenu « Flavie Flament contre Patrick Bruel » et, encore une fois, cela a occulté les autres victimes. Tout mon travail a alors été de dire : « Attendez, ce n’est pas juste entre deux personnes : désormais, c’est trente femmes contre un homme. »

« Aujourd’hui, plus que jamais, je veux aller dans le bureau d’un juge d’instruction et qu’on entende la jeune fille que j’étais. Je rêve d’un procès. »
Flavie Flament

En 2016, dans l’affaire Hamilton, le parquet ne s’était pas autosaisi et David Hamilton s’était suicidé, ce qui avait, de fait, mis fin à tout espoir d’une procédure devant la justice…

Laure Murat Je me souviens qu’à l’époque ça m’avait mise très en colère. Je m’étais dit : « Et les victimes ? Encore une fois, il n’y aura pas de répa­ra­tion. » J’avais été très fâchée de ça.

Laure Murat, une femme blanche aux cheveux courts et gris, pose devant un mur rouge.
Photo réalisée le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos à Paris.
Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante

Flavie Flament Dans ce geste de suicide – qui rend effec­ti­ve­ment furieux – il y avait non seulement la lâcheté de ne pas vouloir affronter les consé­quences de ses actes, mais en plus il y avait cette manière de faire peser un poids sur les épaules des victimes. J’ai entendu des gens me dire : « C’est pas trop difficile quand même de porter le poids de la mort d’un homme ? »

Cette fois-ci, dans l’affaire Patrick Bruel, qu’attendez-vous de la justice ?

Flavie Flament J’espère être entendue. Aujourd’hui, plus que jamais, je veux aller dans le bureau d’un juge d’instruction et qu’on entende la jeune fille que j’étais. Je rêve d’un procès. J’ai ardemment besoin de cette reconnaissance-là, comme toutes les autres victimes pour qui les faits rapportés pour­raient être prescrits [le viol dénoncé par Flavie Flament, qui aurait été commis en 1991, est théo­ri­que­ment prescrit]. Aujourd’hui, le parquet ne veut pas repro­duire la même erreur que dans l’affaire Hamilton et s’autosaisit des affaires de viol sur mineur·es. Cela aura au moins servi à ça… Dans le cadre d’agressions en série, il pourrait être possible de faire tomber la pres­crip­tion6Depuis une loi de 2021, un mécanisme de « pres­crip­tion glissante » (ou « en cascade ») permet de rallonger le délai de pres­crip­tion dans une affaire de viol ou d’agression sexuelle sur mineur·e si l’auteur a commis, avant l’expiration de ce délai, une nouvelle agression sexuelle sur un·e autre mineur·e. Le délai de pres­crip­tion de l’agression initiale est alors prolongé jusqu’à la date de pres­crip­tion de la nouvelle infrac­tion.. Ainsi, les victimes pour­raient être entendues.

Laure Murat C’est extra­or­di­naire. Je ne connais­sais pas cette possibilité.

« Beaucoup de gens ont hâte de tourner la page du mouvement MeToo et de passer à autre chose, mais je ne pense pas qu’ils mesurent à quel point le débat est récent comparé à l’ancienneté du problème lui-même. »
Tarana Burke
Travailleuse sociale africaine-étasunienne, militante pour les droits des femmes, Tarana Burk a lancé, en 2007, le mouvement MeToo pour dénoncer les violences sexuelles, en par­ti­cu­lier celles à l’encontre des petites filles noires.

Laure Murat, vous avez vécu vingt ans à Los Angeles. Au printemps 2025, au début du deuxième mandat pré­si­den­tiel de Donald Trump, vous avez choisi de quitter les États-Unis pour retourner vivre en France. Pourquoi ?

Laure Murat En 2016, quand il a été élu une première fois, j’ai essayé de me battre à ma très modeste place, en tant qu’enseignante à l’université, et j’ai sombré dans la dépres­sion. Une vraie dépres­sion. Cette élection était un effon­dre­ment pour le monde, un signal très grave. Le jour où Donald Trump a annoncé sa can­di­da­ture [le 15 novembre 2022], je suis allée voir mon admi­nis­tra­tion pour évoquer mon départ. J’arrivais bientôt à vingt ans de service, ce qui me per­met­tait d’obtenir une retraite confor­table. Évidemment, des proches m’ont charriée : « Tu t’en vas des États-Unis à cause de Trump, et en France tu vas retrouver Marine Le Pen. » Mais justement. Je ne peux pas voter aux États-Unis, car je n’ai pas la natio­na­li­té éta­su­nienne. En France, il y a des choses à faire contre cette défer­lante d’extrême droite. Peut-être que je peux apporter une goutte d’eau dans l’océan, plutôt que de rester impuis­sante aux États-Unis…

Entretien réalisé le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos, à Paris.

Flavie Flament et Laure Murat en 10 dates

1967

Naissance de Laure Murat.

1974

Naissance de Flavie Flament.

2000

Flavie Flament devient copré­sen­ta­trice de l’émission « Exclusif », sur TF1.

2006

Laure Murat soutient sa thèse et devient pro­fes­seure à l’université de Californie, à Los Angeles.

2009

Après une longue amnésie trau­ma­tique, Flavie Flament se remémore les viols commis par David Hamilton.

2011

Flavie Flament publie son premier roman Les Chardons (Le Cherche midi).

2016

Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès).

2018

Laure Murat se penche sur le mouvement MeToo avec Une révo­lu­tion sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein (Stock).

2025

Laure Murat publie Toutes les époques sont dégueu­lasses (Verdier).

2026

Flavie Flament annonce avoir déposé plainte pour viol sur mineure contre Patrick Bruel.

  • 1
    Le 10 juin 2026, Patrick Bruel, 67 ans, a été mis en examen pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et har­cè­le­ment sexuel dénoncés par quatre femmes. Depuis les premières révé­la­tions en mars 2026, ce sont près de trente femmes qui l’accusent de violences sexuelles. Il est présumé innocent. ↩︎
  • 2
  • 3
    En mai 2011, Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du Fonds monétaire inter­na­tio­nal (FMI), est accusé de viol par Nafissatou Diallo, une femme de chambre de l’hôtel Sofitel de New York, où le Français séjour­nait. Lire l’article de Rose Lamy « L’affaire DSK, emblé­ma­tique du sexisme à la française », La Déferlante no 1, mars 2021. ↩︎
  • 4
    Signée entre autres par Catherine Deneuve, Catherine Millet, Peggy Sastre ou encore Élisabeth Lévy, la tribune intitulée « Nous défendons une liberté d’importuner, indis­pen­sable à la liberté sexuelle », publiée en janvier 2018 par Le Monde, entendait s’opposer à ce qui serait des excès du mouvement #MeToo et à un féminisme qui « prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité ». ↩︎
  • 5
    À Perpignan, une femme a accusé Patrick Bruel d’agression sexuelle lors d’un massage en juillet 2019. Une autre masseuse a signalé à la justice des faits d’exhibition et de har­cè­le­ment sexuel, qui auraient eu lieu en Corse, en août de la même année. Deux enquêtes pré­li­mi­naires ont été ouvertes contre le chanteur, qui a nié toute violence, avant d’être classées sans suite en décembre 2020. ↩︎
  • 6
    Depuis une loi de 2021, un mécanisme de « pres­crip­tion glissante » (ou « en cascade ») permet de rallonger le délai de pres­crip­tion dans une affaire de viol ou d’agression sexuelle sur mineur·e si l’auteur a commis, avant l’expiration de ce délai, une nouvelle agression sexuelle sur un·e autre mineur·e. Le délai de pres­crip­tion de l’agression initiale est alors prolongé jusqu’à la date de pres­crip­tion de la nouvelle infrac­tion. ↩︎

Les mots importants

Revictimation

La revic­ti­ma­tion désigne le fait d’avoir été...

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Marie Kirschen

Marie Kirschen est journaliste, spécialiste des questions féministes et LGBT+. En 2021, elle a publié Herstory, Histoire(s) des féminismes chez La Ville brûle. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.