Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, dans le nord de l’Italie. En quelques heures, le centro sociale autogéré Askatasuna, fondé en 1996, est évacué.
Les autorités ont décidé sa fermeture en raison de son illégalité alors que des négociations avec la mairie étaient en cours pour régulariser la situation. Au printemps 2026, le quartier était encore sous occupation militaire.
Un centro sociale, en Italie, est un lieu occupé sans autorisation légale : des personnes s’y installent pour vivre et pour mener des actions sociales et politiques. Askatasuna était un centro sociale emblématique. Askatasuna signifie « liberté » en basque, un nom choisi pour revendiquer son positionnement antifasciste et anarchiste. « C’était un lieu géré collectivement. On y faisait des repas solidaires, des activités pour les enfants, du sport, des cours de langue ou encore des concerts à prix accessibles, raconte Valeria*, ancienne activiste du lieu. On était impliqué·es dès le début dans les luttes internationales et antifascistes : la Palestine, la question kurde, les féminismes… Beaucoup de sujets marginalisés ont été portés là pendant des années. »
Dans les jours qui suivent l’expulsion d’Askatasuna, des rassemblements de protestation ont lieu à Turin. Marqués par des affrontements avec la police, ils se soldent par 100 interpellations, 30 mises en examen et des saisies de matériel. À la fin de janvier 2026, une grande manifestation de soutien rassemble entre 20 000 et 50 000 personnes dans les rues de la ville, expression d’un ras-le-bol du durcissement policier et d’une opposition à la nouvelle loi de « sécurité publique ».
Passée en urgence par décret en avril 2025, puis votée définitivement par le Parlement en juin 2025, cette loi marque un tournant sécuritaire assumé. Pour Amnesty International, elle porte atteinte à la liberté de réunion et au droit à un procès équitable tout en criminalisant la solidarité. Dans un contexte de remobilisation collective depuis l’automne 2025, marqué par des grèves nationales et des manifestations de soutien à la Palestine dont l’ampleur ne s’était plus vue depuis les mobilisations contre la guerre en Irak au début des années 2000, cette loi nourrit les craintes d’une dérive autoritaire et d’un recul des libertés publiques. Claudio Novaro, avocat de militant·es d’Askatasuna depuis l’époque des contestations NO TAV1Née dans les années 1990 dans le val de Suse (Alpes italiennes), cette lutte s’oppose à la construction d’une ligne de train à grande vitesse entre Turin et Lyon., souligne que le parquet italien décrit aujourd’hui les manifestant·es comme « des personnes guidées par un instinct de violence. On retrouve là une catégorie typiquement lombrosienne2Professeur de médecine, Cesare Lombroso (1835–1909) a développé une théorie selon laquelle certain·es individu·es seraient criminel·les « par nature ». Ses thèses ont joué un rôle majeur dans la construction de figures d’« ennemi·es intérieur·es » au sein de l’État italien. du XIXe siècle : celle des “ennemi·es de l’État”. »
Aujourd’hui, l’État italien tend à assimiler toute expression de dissensus à une forme de résistance illégale. La critique des autorités devient illégitime et justifie le recours aux violences policière et judiciaire. La désobéissance prend ainsi deux significations : pour les citoyen·nes qui s’opposent aux politiques autoritaires, elle relève d’une responsabilité démocratique ; pour le gouvernement, il s’agit d’un acte portant atteinte à l’unité nationale.
Toute-puissance policière
À Turin, ce processus de criminalisation s’applique à des actes ponctuels, non coordonnés, attribués à une minorité de militant·es. En novembre 2025, une trentaine d’activistes proches d’Askatasuna et de collectifs étudiants font irruption dans les locaux du quotidien socialiste La Stampa, dont le traitement du génocide en Palestine est jugé biaisé et accusé de stigmatiser les personnes musulmanes. Les dégradations sont dénoncées par les autorités. Elles font également polémique au sein du mouvement. Al*3*Le prénom a été modifié., membre du collectif transféministe Non Una Di Meno, d’assemblées antifascistes turinoises et de l’Osservatorio contro i femminicidi, critique « l’action spectaculaire, désorganisée », qui met en danger les personnes minorisées, soulignant que celles-ci « finissent souvent par être tenu·es pour responsables des actions des autres ». Elle oppose à ce recours à la violence le principe de soin collectif sur lequel se basent les mouvements transféministes.
Pour Claudio Novaro, l’action à La Stampa a servi de prétexte aux autorités pour attaquer le centro sociale et faire de Turin un laboratoire de gestion « musclée » du conflit social. Les manifestant·es arrêté·es en 2025 ont « été qualifié·es de terroristes », une criminalisation qui s’accompagne d’amendes administratives, de résidences surveillées et même d’arrestations préventives. « Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé : normalement, c’est le parquet qui mène les enquêtes et la police qui exécute les investigations. Là, c’est la police qui sélectionne les personnes mises en examen, qui décide des qualifications juridiques et de ce qu’il faut faire, avant de transmettre le dossier au parquet. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police », souligne M. Novaro.

Crédit : R. Arata / IPA / Fotogramma / ABACAPRESS
Épicentre urbain du mouvement NO TAV, le centro sociale Askatasuna était depuis longtemps dans le viseur de la droite et de l’extrême droite locales. Les raisons avancées pour justifier son expulsion masquent mal le fait que cette offensive s’inscrit dans une volonté plus large de surveiller et de criminaliser les foyers de désobéissance civile. Comme l’explique la conseillère municipale turinoise Alice Ravinale (AVS, coalition politique écologiste), l’évacuation d’Askatasuna était prévisible : « Peu de temps après son installation, [Matteo] Piantedosi [ministre de l’Intérieur depuis 2022] a demandé aux préfectures de lui donner le nom de tous les immeubles occupés d’Italie. » L’extrême droite jubile : après le Leoncavallo de Milan, fermé en août 2025, Askatasuna est le deuxième centro sociale de portée nationale à être verrouillé par le gouvernement Meloni. Quelques mois plus tard, en avril 2026, c’est un autre centro sociale, le L38 Squat, à Rome, qui est expulsé par les forces de l’ordre.
Al, bien que critique des modes d’action utilisés par certain·es militant·es, insiste sur le rôle essentiel de la désobéissance civile : « C’est notre responsabilité historique de désobéir au fascisme. » Elle souligne la souffrance de la jeunesse italienne, qui manque d’espaces politiques et ne peut plus « nourrir ses propres idées ». « Les mouvements sociaux sont en danger car l’État vient saper la jeunesse, l’avenir de nos luttes, et tout espace de dissension, y compris les espaces plutôt centristes et modérés. »
« Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police. »
Claudio Novaro, avocat
Les habitant·es du quartier, quant à elles et eux, remettent les choses en perspective. « Lorsqu’il y avait des initiatives à mettre en place, les membres d’Askatasuna ont toujours été un soutien important, plus que les institutions », estime Leonardo, propriétaire d’un magasin. Pendant la pandémie de Covid-19, ajoute-t-il, « les occupant·es rendaient de nombreux services aux habitant·es, notamment aux personnes âgées : elles et ils faisaient les courses pour celles et ceux qui ne pouvaient pas se déplacer et les accompagnaient pour retirer l’argent de leur retraite ». Pour Marco, libraire, c’était à Askatasuna qu’on pouvait faire les premiers tests de dépistage, dès 2020, et se procurer les masques chirurgicaux introuvables dans les pharmacies. Des actions d’aide et de soutien étaient organisées avec les écoles du quartier.
Après l’évacuation du centro sociale, les habitant·es ont vu leur quartier complètement militarisé. Gestionnaire d’un café à quelques minutes du centre-ville, Eleonora se rappelle l’atmosphère des journées durant lesquelles la police s’est installée : « C’était absurde, on se sentait assiégé·es. Les gens ne sortaient pas, effrayé·es par cette présence excessive des forces de l’ordre. On nous demandait nos papiers, on vérifiait notre adresse avant de nous laisser passer. »
Un autre mouvement social emblématique a fait l’objet d’une forte répression en Italie ces dernières années : celui des docker·euses de Gênes qui, depuis une décennie, sabotent le transit d’armes via le port de la ville. José Nivoi, leur porte-parole (CALP-USB), a participé à ces actions : « En août et en septembre 2025, nous avons organisé des blocages au port de Gênes en lien avec les luttes internationales contre le génocide en Palestine », raconte celui qui a également participé à la flottille Global Sumud. Un engagement qu’il ancre dans une tradition antifasciste, antimilitariste et pacifiste de plusieurs années.
Le contre-pouvoir judiciaire menacé
Le mouvement d’opposition des docker·euses à l’accostage des navires de guerre commence en 2018, explique-t-il, quand la flotte saoudienne fait escale dans les ports européens pour charger du matériel d’armement pour sa guerre contre le Yémen. Quelques années plus tard, les travailleur·euses portuaires sont accusé·es d’association de malfaiteur·ices par le parquet de Gênes : le juge estime que leur engagement est avant tout issu d’une activité syndicale et classe l’affaire sans suite en 2023. Depuis, la militarisation du port et la répression des docker·euses n’ont fait que s’intensifier. Perla Sardella, enseignante, militante et réalisatrice de Portuali (2024), un documentaire consacré à cette mobilisation, explique ainsi que les travailleur·euses reçoivent régulièrement des amendes exorbitantes (payées par le collectif) : « Les blocages que nous avons menés au port pour la Palestine ont été sanctionnés comme une “atteinte au service public”, comme si l’exportation d’armes en était un ! »

Crédit : Francesco Fotia / AGF via ZUMA Press ABACA
En mars 2026, les Italien·nes ont été invité·es par le gouvernement de Giorgia Meloni à se prononcer par référendum sur son projet de réforme constitutionnelle de la magistrature. Celui-ci visait entre autres à modifier le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature et à introduire une séparation stricte des carrières entre les magistrat·es du siège (les juges qui rendent les décisions) et les magistrat·es du parquet (les procureur·es qui requièrent l’application de la loi). Bien que présentée comme technique, cette réforme permettait de renforcer le pouvoir de sanction sur les magistrat·es. Dans un pays attaché à une Constitution issue de la résistance au fascisme, ses opposant·es y ont vu une attaque de l’indépendance des juges et de l’équilibre des pouvoirs.
Pendant la campagne, les mobilisations sociales à Turin, à Gênes et ailleurs, ont été largement instrumentalisées par la droite et l’extrême droite pour alimenter un discours fustigeant une prétendue « culture de l’impunité » qui régnerait au sein des tribunaux. Matteo Salvini, membre de la Ligue du Nord (extrême droite) et ministre des Infrastructures et des Transports, a par exemple dénoncé la décision du tribunal de Turin de ne pas maintenir en détention trois militant·es arrêté·es après les affrontements dans la ville. Le référendum s’est soldé par un cinglant échec pour le gouvernement Meloni : le « non » l’a emporté avec 53,7 % des suffrages. Environ 61 % des 18–34 ans ont voté contre la réforme. Beaucoup y ont vu un signe d’opposition aux dérives répressives du gouvernement Meloni.
Le renouveau des mobilisations en Italie rappelle que la désobéissance civile et l’activisme peuvent prendre la forme de coalitions mouvantes, où différents éléments (syndicats, collectifs écologistes ou féministes, réseaux antifascistes…) convergent de manière temporaire autour de causes communes. Comme l’écrit la sociologue et politiste Donatella Della Porta, « la politique contestataire naît lorsque des personnes ordinaires, souvent en alliance avec des acteur·ices plus organisé·es, défient les élites, les autorités ou les codes culturels dominants ». Les alliances instables, sans cesse en recomposition, sont capables de produire des effets politiques durables : malgré la répression sécuritaire en cours, une contestation antimilitariste et antifasciste renouvelée réapparaît en Italie et semble avoir de beaux jours devant elle.
La répression des mouvements sociaux, symptôme de la persistance du fascisme
En Italie, fascisme et antifascisme ont toujours évolué conjointement. Après la Seconde Guerre mondiale et la chute de Benito Mussolini, en 1945, le fascisme ne disparaît pas totalement : dès 1946, une amnistie permet la réintégration d’ancien·nes cadres du régime, tandis que certaines pratiques autoritaires se maintiennent au sein des institutions. À partir des années 1960, les mouvements ouvriers, étudiants et antifascistes se mobilisent. En réponse, l’extrême droite néofasciste met en œuvre sa « stratégie de la tension » : attentats et massacres visant à créer
un climat de peur et à justifier le durcissement de la répression étatique. Ces années dites « de plomb » s’achèvent dans les années 1980, mais la lecture sécuritaire du conflit politique perdure.
Les manifestations contre la réunion du G8 à Gênes en 2001 en constituent un moment clé : les violences policières, qui font un mort et de nombreux blessé·es, deviennent une des formes de répression des mobilisations sociales.
Peu à peu et jusqu’à aujourd’hui, la moindre contestation politique est assimilée à une prise de position extrémiste. Cette dynamique s’accompagne d’une criminalisation croissante de la désobéissance civile. Dans les années 2010, le mouvement NO TAV en est un exemple éclatant : surveillance renforcée, poursuites répétées, et accusations de terrorisme contre certains militant·es – qui seront finalement rejetées par la justice.






