Comment naît un livre sur l’inceste

La Déferlante Éditions publie le 6 février prochain un livre enquête inédit signé par la jour­na­liste Sarah Boucault : De l’autre côté de l’inceste. À la rencontre des enfants agres­seurs. Retour sur l’histoire de cet essai, en prévente dès aujourd’hui sur notre site.
Publié le 20/01/2026

Modifié le 04/03/2026

Crédit illus­tra­tion : Nadia Diz Grana pour La Déferlante, 2025. 

Pour le livre De l’autre côté de l’inceste, la jour­na­liste Sarah Boucault est allée à la rencontre de frères et de cousins qui ont agressé sexuel­le­ment ou violé un autre enfant de leur famille. Découvrez cette enquête jour­na­lis­tique inédite et salutaire.

Les livres ont chacun une histoire par­ti­cu­lière. Celui que nous nous apprêtons à publier le 6 février, et que j’ai accom­pa­gné comme éditrice, commence en 2021 par les confi­dences d’une amie. Quelques phrases sur des violences sexuelles dans l’enfance, commises par un voisin à peine plus âgé. Elle me dit alors : « Les violences sexuelles commises par les enfants sont le prochain #MeToo. »

Cette phrase m’est restée un moment en tête avant que je me décide à en faire quelque chose. Je contacte la jour­na­liste indé­pen­dante Sarah Boucault, qui vient de publier dans la revue une enquête rigou­reuse sur les filles du Bon Pasteur. D’emblée, elle me confie être elle-même concernée et demande un temps de réflexion. Enquêter sur les violences sexuelles est un travail long et éprouvant. Surtout pour les jour­na­listes indépendant·es, bien plus isolé·es que celles et ceux qui tra­vaillent au sein des rédac­tions. Sarah finit par accepter quelques semaines plus tard. Nous sommes au début de l’année 2022 et ignorons lors de ce premier échange qu’il va déboucher sur quatre années de travail commun, avec, à la clé, la publi­ca­tion d’une enquête remarquée… puis d’un livre.

À mesure que ce travail d’investigation avançait, le sujet s’est précisé : le tabou ultime, celui dont personne ne parle, ce sont les violences sexuelles commises par des enfants dans le cadre de la famille. Il s’agit d’un impensé social, scien­ti­fique, juridique, culturel. Ce type d’inceste est souvent minimisé par les adultes, associé à du « touche-pipi » ou à des jeux sexuels. Mais ses dégâts sont tout aussi ravageurs pour les victimes que celui commis par des adultes. Collectivement, nous refusons de voir ces violences, parce qu’elles sont trop dures à concevoir. Nous fermons les yeux, alors qu’il s’agit d’un phénomène massif : il concer­ne­rait un tiers des cas d’inceste, soit a minima 2 millions de personnes en France.

L’enquête « L’inceste commis par des mineurs, le grand déni » est parue en mai 2023 dans La Déferlante. Les retours à la suite de cette publi­ca­tion inédite ont été à la hauteur du silence qui l’a précédée : dans les mois qui ont suivi, de nom­breuses lectrices et lecteurs nous ont expliqué à quel point cette avait été libé­ra­trice pour elles et eux, leur avait permis de mettre des mots sur leur vécu.

Avant même sa publi­ca­tion, nous savions déjà que le travail n’était pas fini : le sujet était trop important, trop invi­si­bi­li­sé pour que nous nous arrêtions là. Un livre était déjà dans nos esprits. À l’été 2023, Sarah Boucault m’envoie un synopsis : elle sou­hai­te­rait ren­con­trer ceux que la justice et la pro­tec­tion de l’enfance nomment « les mineurs auteurs », autrement dit les enfants agres­seurs. Dans sa première enquête, elle donnait la parole aux victimes – y compris elle-même. Il était temps, disait-elle, d’aller voir aussi « de l’autre côté », inter­ro­ger ceux – à 92 % des garçons – qui ont commis l’inceste et les ques­tion­ner sur leur passage à l’acte, leur culpa­bi­li­té, leur famille, leur vie d’après. Pour « com­prendre les méca­nismes », « anéantir la peur » parce que, « en tant que victime, écrit Sarah Boucault dans l’introduction du livre, j’y trouve de mon côté une forme de répa­ra­tion. J’ai besoin de com­prendre pourquoi ».

Un crime généalogique

La Déferlante a publié un appel à témoi­gnages par le biais d’avocat·es, de psy­cho­logues et de professionnel·les de la pro­tec­tion de l’enfance. Sarah Boucault a recueilli les témoi­gnages de huit personnes de 14 à 46 ans – dont une femme – qui ont, dans l’enfance, commis des viols ou des agres­sions sexuelles sur une sœur, un frère, un cousin ou une cousine. Ce sont leurs histoires, entre­mê­lées à celle de l’autrice et à la parole de professionel·les du monde médical, de la justice et de la pro­tec­tion de l’enfance, de chercheur·euses et de comptes rendus d’audiences qui consti­tuent la matière de ce livre à paraître.


Nous refusons de voir ces violences commises par des enfants, parce qu’elles sont trop dures à concevoir


Comme dans l’enquête publiée dans la revue, Sarah Boucault écrit en féministe : elle tire des fils, fait part de ses doutes, de ses ques­tion­ne­ments, de ses intui­tions, et nous emmène sur cette route, de l’autre côté de l’inceste. Il ne s’agit pas ici d’opposer la parole des victimes à celle des auteurs, mais de ques­tion­ner cette binarité. C’est d’autant plus néces­saire dans le cas des enfants, qui ont souvent elles et eux-mêmes grandi dans une famille inces­tuelle ou inces­tueuse* : l’inceste est un crime généa­lo­gique, comme l’a décrit l’anthropologue Dorothée Dussy, il se transmet dans et par le silence, de géné­ra­tion en génération.

Reste à accepter d’écouter la parole des agres­seurs, non pas pour les exonérer de leurs actes ou leur accorder le pardon, mais pour avancer ensemble, vers une société dans laquelle le déni ou la figure du monstre ne seraient plus les seules réponses possibles. Le livre de Sarah Boucault y contribue. À la veille de sa publi­ca­tion, nous espérons ardemment que vous lui ferez le meilleur accueil.

Une partie de cet article reprend la pré­sen­ta­tion faite dans le cadre du spectacle du média Les 3 Ours : Quand les médias indés secouent la société, auquel j’ai participé en tant qu’éditrice, le 16 octobre 2025 à la salle de la Cité à Rennes. Merci à Louise Katz et Nathanaël Simon de m’avoir permis de raconter sur scène l’histoire de ce livre.


* L’adjectif « incestuel » désigne un climat de relations fami­liales dans lequel les places et les rôles de chacun·es sont mal définies, par exemple quand les adultes ne res­pectent pas l’intimité de leurs enfants. Les familles inces­tueuses sont celles dans les­quelles il existe un passage à l’acte avec des agres­sions ou des viols incestueux.

Marie Barbier

Journaliste spécialisée dans les questions judiciaires. Elle a longtemps traîné sur les bancs des palais de justice pour le quotidien L’Humanité. Cofondatrice, elle en est aujourd’hui corédactrice en chef de La Déferlante. Elle gère, depuis Rennes, les questions financières. Voir tous ses articles

De l’autre côté de l’inceste par Sarah Boucault

Pour le livre De l’autre côté de l’inceste, la jour­na­liste Sarah Boucault est allée à la rencontre de frères et de cousins qui ont agressé sexuel­le­ment ou violé un autre enfant de leur famille. Découvrez cette enquête jour­na­lis­tique inédite et salutaire.