Les livres ont chacun une histoire particulière. Celui que nous nous apprêtons à publier le 6 février, et que j’ai accompagné comme éditrice, commence en 2021 par les confidences d’une amie. Quelques phrases sur des violences sexuelles dans l’enfance, commises par un voisin à peine plus âgé. Elle me dit alors : « Les violences sexuelles commises par les enfants sont le prochain #MeToo. »
Cette phrase m’est restée un moment en tête avant que je me décide à en faire quelque chose. Je contacte la journaliste indépendante Sarah Boucault, qui vient de publier dans la revue une enquête rigoureuse sur les filles du Bon Pasteur. D’emblée, elle me confie être elle-même concernée et demande un temps de réflexion. Enquêter sur les violences sexuelles est un travail long et éprouvant. Surtout pour les journalistes indépendant·es, bien plus isolé·es que celles et ceux qui travaillent au sein des rédactions. Sarah finit par accepter quelques semaines plus tard. Nous sommes au début de l’année 2022 et ignorons lors de ce premier échange qu’il va déboucher sur quatre années de travail commun, avec, à la clé, la publication d’une enquête remarquée… puis d’un livre.
À mesure que ce travail d’investigation avançait, le sujet s’est précisé : le tabou ultime, celui dont personne ne parle, ce sont les violences sexuelles commises par des enfants dans le cadre de la famille. Il s’agit d’un impensé social, scientifique, juridique, culturel. Ce type d’inceste est souvent minimisé par les adultes, associé à du « touche-pipi » ou à des jeux sexuels. Mais ses dégâts sont tout aussi ravageurs pour les victimes que celui commis par des adultes. Collectivement, nous refusons de voir ces violences, parce qu’elles sont trop dures à concevoir. Nous fermons les yeux, alors qu’il s’agit d’un phénomène massif : il concernerait un tiers des cas d’inceste, soit a minima 2 millions de personnes en France.
L’enquête « L’inceste commis par des mineurs, le grand déni » est parue en mai 2023 dans La Déferlante. Les retours à la suite de cette publication inédite ont été à la hauteur du silence qui l’a précédée : dans les mois qui ont suivi, de nombreuses lectrices et lecteurs nous ont expliqué à quel point cette avait été libératrice pour elles et eux, leur avait permis de mettre des mots sur leur vécu.
Avant même sa publication, nous savions déjà que le travail n’était pas fini : le sujet était trop important, trop invisibilisé pour que nous nous arrêtions là. Un livre était déjà dans nos esprits. À l’été 2023, Sarah Boucault m’envoie un synopsis : elle souhaiterait rencontrer ceux que la justice et la protection de l’enfance nomment « les mineurs auteurs », autrement dit les enfants agresseurs. Dans sa première enquête, elle donnait la parole aux victimes – y compris elle-même. Il était temps, disait-elle, d’aller voir aussi « de l’autre côté », interroger ceux – à 92 % des garçons – qui ont commis l’inceste et les questionner sur leur passage à l’acte, leur culpabilité, leur famille, leur vie d’après. Pour « comprendre les mécanismes », « anéantir la peur » parce que, « en tant que victime, écrit Sarah Boucault dans l’introduction du livre, j’y trouve de mon côté une forme de réparation. J’ai besoin de comprendre pourquoi ».
Un crime généalogique
La Déferlante a publié un appel à témoignages par le biais d’avocat·es, de psychologues et de professionnel·les de la protection de l’enfance. Sarah Boucault a recueilli les témoignages de huit personnes de 14 à 46 ans – dont une femme – qui ont, dans l’enfance, commis des viols ou des agressions sexuelles sur une sœur, un frère, un cousin ou une cousine. Ce sont leurs histoires, entremêlées à celle de l’autrice et à la parole de professionel·les du monde médical, de la justice et de la protection de l’enfance, de chercheur·euses et de comptes rendus d’audiences qui constituent la matière de ce livre à paraître.
Nous refusons de voir ces violences commises par des enfants, parce qu’elles sont trop dures à concevoir
Comme dans l’enquête publiée dans la revue, Sarah Boucault écrit en féministe : elle tire des fils, fait part de ses doutes, de ses questionnements, de ses intuitions, et nous emmène sur cette route, de l’autre côté de l’inceste. Il ne s’agit pas ici d’opposer la parole des victimes à celle des auteurs, mais de questionner cette binarité. C’est d’autant plus nécessaire dans le cas des enfants, qui ont souvent elles et eux-mêmes grandi dans une famille incestuelle ou incestueuse* : l’inceste est un crime généalogique, comme l’a décrit l’anthropologue Dorothée Dussy, il se transmet dans et par le silence, de génération en génération.
Reste à accepter d’écouter la parole des agresseurs, non pas pour les exonérer de leurs actes ou leur accorder le pardon, mais pour avancer ensemble, vers une société dans laquelle le déni ou la figure du monstre ne seraient plus les seules réponses possibles. Le livre de Sarah Boucault y contribue. À la veille de sa publication, nous espérons ardemment que vous lui ferez le meilleur accueil.
Une partie de cet article reprend la présentation faite dans le cadre du spectacle du média Les 3 Ours : Quand les médias indés secouent la société, auquel j’ai participé en tant qu’éditrice, le 16 octobre 2025 à la salle de la Cité à Rennes. Merci à Louise Katz et Nathanaël Simon de m’avoir permis de raconter sur scène l’histoire de ce livre.
* L’adjectif « incestuel » désigne un climat de relations familiales dans lequel les places et les rôles de chacun·es sont mal définies, par exemple quand les adultes ne respectent pas l’intimité de leurs enfants. Les familles incestueuses sont celles dans lesquelles il existe un passage à l’acte avec des agressions ou des viols incestueux.

