Inceste commis par des mineurs, le mythe des « jeux sexuels »

L’inceste perpétré par un enfant ou un ado­les­cent reste un sujet tabou. Pourtant, l’enquête inédite que nous publions le démontre : il s’agit d’un phénomène massif qui concer­ne­rait jusqu’à un tiers des cas d’inceste en France. Dans le deuxième volet de notre enquête inédite, la jour­na­liste Sarah Boucault, ayant elle-même subi ces violences, revient sur le mythe du « touche pipi » inof­fen­sif et montre que les « jeux sexuels » n’existent pas : il s’agit toujours de rapports de domination.
Publié le 12/04/2023

Modifié le 04/03/2026

Illustration : Léa Djeziri
Illustration : Léa Djeziri pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°10 Danser, de mai 2023. La Déferlante est une revue tri­mes­trielle indé­pen­dante consacrée aux fémi­nismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abon­ne­ment, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.
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Les mineurs auteurs de violences sexuelles inces­tueuses étant très majo­ri­tai­re­ment des garçons (92 % d’après l’enquête de la socio­logue Marie Romero), nous utilisons exclu­si­ve­ment le masculin pour les désigner dans cet article.

Une formule est souvent convoquée pour décrire les actes d’inceste perpétrés par un enfant sur un·e autre : les « jeux sexuels ». Toute ma vie, je me suis construite avec cette idée que Maurice* et moi nous nous étions initié·es mutuel­le­ment, sans contrainte, que nos jeux n’étaient que du « touche-pipi ».

« Une bonne planque qui permet de ne pas voir la violence, l’asymétrie, l’appropriation du corps de l’autre », tranche Édouard Durand, juge des enfants et copré­sident de la Commission indé­pen­dante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) (1) lors de notre rencontre dans son bureau parisien.
« Dans la réalité, ce qu’on voit le plus souvent, c’est un écart d’âge, de déve­lop­pe­ment, un rapport de force, la pos­si­bi­li­té de prendre le pouvoir sur l’autre. Le jeu sexuel est l’argument de l’agresseur, pas celui de la victime  », poursuit-il. Dix ans après la première publi­ca­tion de son livre, Dorothée Dussy a évolué sur certains points, mais il y a en a un sur lequel l’anthropologue n’en démord pas : « Le touche-pipi n’existe pas, c’est de la violence sexuelle euphé­mi­sée », souligne-t-elle quand je l’interroge sur ce point.

« Le touche-pipi n’existe pas, c’est de la violence sexuelle euphé­mi­sée »

Dorothée Dussy


Pour com­prendre la dis­tinc­tion entre les jeux sexuels et la violence sexuelle, il faut décor­ti­quer les méca­nismes à l’œuvre. « Le jeu suppose un échange entre enfants, dans un espace fictif, avec un temps fou de négo­cia­tion », détaille Nathalie Mathieu, copré­si­dente de la Ciivise et direc­trice générale de l’association Docteurs Bru qui accueille des jeunes incesté·es. Quand son cousin de 16 ans lance à Jessica, alors âgée de 9 ans : « Si tu me suis dans la cave, tu auras des bonbons » avant de l’y violer, on ne peut pas dire qu’il y a eu négo­cia­tion. Quand Maurice avait 11 ans et moi 9 et qu’il m’a agressée sexuel­le­ment dans mon sommeil, il n’y en a pas eu non plus.

Outre le touche-pipi inof­fen­sif, une autre notion est souvent mobilisée dans la culture populaire pour esquiver la violence : « l’inceste heureux ». Autrement dit le consen­te­ment. « Qu’on ait été auteur ou victime, on a une meilleure estime de soi si on se dit qu’on était libre », analyse Dorothée Dussy. Pourtant, ajoute-t-elle, « aucun adulte, ancien enfant incesté, […] n’a jamais révélé, écrit ni témoigné avoir entamé de son plein gré un inceste fraternel. »

Le mythe de l’inceste heureux

Les repré­sen­ta­tions cultu­relles sont truffées d’exemples d’« inceste heureux ». Dans La Culture de l’inceste (Seuil, 2022), Iris Brey cite les séries nord-américaines à succès Games of Thrones (2011–2019) et The Borgias (2011–2013) ou encore le film de Valérie Donzelli Marguerite et Julien (2015). « La très large repré­sen­ta­tion de l’inceste adel­phique [entre frère et sœur] comme relation interdite mais consen­tante a modelé notre ima­gi­naire collectif en envoyant le message que derrière la pulsion inces­tueuse se logeait la pulsion amoureuse », écrit Iris Brey.

À l’adolescence, j’ai moi-même cru à cette fable d’« inceste heureux ». Je me rêvais en amoureuse de Maurice, c’était le seul récit accep­table pour décrire une situation indé­chif­frable et dissiper la confusion. Le registre du consen­te­ment apaise aussi mon entourage quand on me demande si – quand même – je n’étais pas un peu séduite par lui. Oui, j’aimais Maurice, et je l’admirais. Ce sentiment n’est pas incom­pa­tible avec le fait qu’il m’a agressée. Ce n’est pas contra­dic­toire, ce sont deux réalités enche­vê­trées. Louise, artiste de 31 ans, est la dernière d’une famille de quinze cousin·es. Enfant, elle a éprouvé ce même sentiment d’admiration envers son cousin de six ans son aîné : « Depuis toute petite, on nous disait qu’on était les cousins préférés », se souvient-elle. Ce cousin l’a violée de ses 6 à ses 9 ans.

Dans ce cadre familial, où la confiance et la bien­veillance sont censées régner, la notion de consen­te­ment n’est pas adaptée, poursuit la psy­cho­logue Anne Schwartzweber : « Un garçon de 8 ans et sa cousine de 4 ans jouent ensemble. Il n’y a pas de méfiance par­ti­cu­lière. S’il lui propose de “jouer à mettre [son] zizi dans [ses] fesses”, la cousine peut ne pas avoir de réelle idée de ce qu’il propose et y consentir de façon par­fai­te­ment consciente. Elle dit “oui” à un jeu. Son cousin sait ce qu’implique l’acte et oublie sa cousine en tant qu’être à part entière. Il n’y a donc pas consen­te­ment : il y a total décalage entre l’objet de la pro­po­si­tion faite par le cousin et la repré­sen­ta­tion que chacun·e des deux enfants peut s’en faire. »

Plus l’enfant est exposé·e à son incesteur, plus les agres­sions s’échelonnent sur une longue période, et plus la confusion, la culpa­bi­li­té, le dégoût de soi et la honte gran­dissent. Ce qui entraîne une révé­la­tion des faits plus tardive et allonge d’autant le temps judi­ciaire. Dans son rapport de recherche sur les mineurs auteurs de violences sexuelles pour la Direction de la pro­tec­tion judi­ciaire de la jeunesse (DPJJ) publié en octobre 2022, la socio­logue Marie Romero souligne que le délai entre les faits et la condam­na­tion est le plus long qui existe dans la chaîne pénale pour les victimes de viols inces­tueux commis par des mineurs : plus de neuf ans en moyenne.

La révé­la­tion peut être rendue encore plus difficile par certains contextes : appar­te­nir à une classe sociale défa­vo­ri­sée ou être handicapé·e sont ainsi des motifs puissants de silen­cia­tion. Les situa­tions de mal­trai­tance ou de racisme le sont également comme le raconte une Rennaise de 47 ans, qui alimente un compte Twitter très documenté sur l’inceste, sous le pseu­do­nyme @carabine à citron. Accusant son frère, de trois ans son aîné, de viols, lorsqu’elle avait entre 4 et 15 ans, elle raconte comment la violence struc­tu­rait sa famille et qualifie l’inceste de « violence sup­plé­men­taire ». « Ces actes sexuels étaient le dernier de mes soucis. Le vrai problème, c’était l’éducation déglin­guée de mes parents, la violence psy­cho­lo­gique, physique, la mani­pu­la­tion, la domi­na­tion. »

Des inégalités face à la révélation

Dans les milieux fortement impactés par le racisme, où la famille est souvent un rempart, les obstacles à la révé­la­tion sont aussi plus nombreux. « Cette société n’est pas prête à t’entendre, pas uni­que­ment parce que tu parles d’inceste, mais d’abord pour ce que tu es : un sujet racisé », pointe Inès* (voir son arbre généa­lo­gique ci-dessous), 25 ans, qui accuse son cousin d’agressions sexuelles, quand elle avait 8 ans et lui 12. Doctorante en lit­té­ra­ture et issue d’une famille musulmane, elle vit aujourd’hui au Canada et se souvient de la première psy­cho­logue qu’elle a ren­con­trée en France à 17 ans : « Je venais parler d’inceste, elle m’a parlé d’islam, de voile, d’organisation familiale dans les pays arabes. Donc je commence par dire qu’ils sont horribles et je me retrouve à expliquer à cette dame qu’elle n’a rien compris, que ce sont des humains. J’ai eu une réaction de repli et de défense de ma famille. J’étais appa­rem­ment en contra­dic­tion, mais en fait j’étais par­fai­te­ment cohérente. Cette cohérence-là n’est pas comprise. »

Arbre généalogique d'Inès 25 ans

Arbre généa­lo­gique d’Inès, 25 ans. Cet arbre généa­lo­gique est inspiré de ceux publiés par Dorothée Dussy dans Le Berceau des domi­na­tions. Ils montrent, comme l’explique l’anthropologue que « l’inceste survient dans une famille où il est toujours déjà là ». Les morts pré­ma­tu­rées y sont également repré­sen­tées puisque « la sur­mor­ta­li­té d’adultes et d’enfants de la famille est une carac­té­ris­tique de la famille incestueuse ».

Dans le podcast La Fille sur le canapé, l’autrice afro­fé­mi­niste Axelle Jah Njiké explique que certaines femmes noires victimes sont sommées par leur com­mu­nau­té de se taire par « crainte de donner une mauvaise image des hommes noirs ». « C’est une peur très raisonnée, confirme Inès. Car ces violences-là sont ins­tru­men­ta­li­sées pour justifier d’autres violences – racistes – qui te visent aussi. Malgré tout, ne pas en parler n’est pas une solution. Il faut le faire avec la nuance, l’exigence et la com­plexi­té que ça demande. »

Des termes à inventer

Aucun terme n’existe pour définir l’inceste commis par un mineur sur un·e autre. L’expression « inceste adel­phique » (inceste dans une même fratrie) est rare et employée surtout par les psy­chiatres et psy­cho­logues. L’inceste « ger­ma­nique » qui pourrait désigner celui d’un cousin sur un·e autre n’existe pas. La for­mu­la­tion « inceste entre enfants » est pro­blé­ma­tique pour décrire cet impensé, car la pré­po­si­tion « entre » implique une réci­pro­ci­té et met sur un pied d’égalité agresseur et victime, alors qu’il s’agit d’un rapport de domination.

Sarah Boucault

Sarah Boucault est jour­na­liste à Lorient. Elle s’intéresse aux sujets en lien avec la mort : de la fin de vie au deuil en passant par le domaine funéraire. Titulaire d’un master d’études sur le genre, les sujets fémi­nistes sont au coeur de ses pré­oc­cu­pa­tions. Pour La Déferlante, elle a enquêté sur l’inceste commis par des mineurs.


(1) La Ciivise a été créée en janvier 2021 dans le sillage de #MeTooInceste. Elle a pour mission d’écouter les victimes, de docu­men­ter les violences sexuelles faites aux enfants et de formuler des recom­man­da­tionsà l’égard des professionnel·les.

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Sarah Boucault

Journaliste basée en Bretagne, elle s’intéresse aux sujets en lien avec la mort : de la fin de vie au deuil en passant par le domaine funéraire. Titulaire d’un master de Genre, les sujets féministes sont au cœur de ses préoccupations. Voir tous ses articles

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