En juin 2025, Inès* termine un parcours de justice restaurative qui lui « a sauvé [la] vie ». Elle a 29 ans, travaille comme comédienne et habite à Paris. En 2009, à l’âge de 13 ans, elle est partie une année en internat dans un collège anglais.
Inès est réticente à porter plainte. Son père, avocat, achève de la convaincre de ne pas le faire : « Il m’a dit que cela me prendrait énormément de temps et d’énergie. » Sa psychologue lui parle alors de justice restaurative, et elle franchit le pas : « Je voulais confronter les personnes qui m’avaient agressée, même si j’avais la trouille. » En France, la justice restaurative (lire l’encadré ci-dessous) a été mise en place par la loi du 15 août 2014, portée par Christiane Taubira, alors ministre de la Justice, et fortement médiatisée à l’occasion de la sortie du film Je verrai toujours vos visages (Jeanne Herry, 2023), qui a fait connaître son existence et ses pratiques à un large public.
Après deux mois d’attente, le dossier d’Inès est accepté. En 2024, elle fait partie des 464 personnes ayant bénéficié d’une mesure de justice restaurative animée par l’Institut français de justice restaurative (IFJR), la plus grosse structure coordonnatrice française, juste devant l’Association régionale de criminologie appliquée (Arca). Les statistiques globales sont inexistantes tant la pratique est éclatée et peu documentée, mais un rapport sorti en 20241Sous la direction de Delphine Griveaud et Sandrine Lefranc, « Pratiques et effets de la justice restaurative en France », rapport de l’Institut des études et de la recherche sur le droit et la justice, mai 2024. affirme que, « en 2022, ils et elles étaient au moins 981 participant·es auteur·ices et victimes à avoir pu bénéficier de la justice restaurative depuis ses débuts en 2014 ». Une goutte d’eau dans l’océan des 450 100 victimes de violences physiques et sexuelles enregistrées par les services de police et de gendarmerie nationales en 2024.
Partout, les listes d’attente s’allongent, et des demandes sont déclinées. En 2024, ce sont 284 demandes envoyées à l’IFJR qui ont été placées en attente faute de moyens. À cela s’ajoutent de grandes inégalités d’accès à ce type de procédures sur le territoire français. L’antenne nord-ouest de l’IFJR (qui couvre les cours d’appel d’Angers, Bordeaux, Caen, Limoges, Orléans, Poitiers, Rennes et Versailles) est suspendue depuis 2024, pour cause de manque de financements.
Remettre du sens
Principalement alimentés par des subventions publiques et la vente de formations, les budgets sont maigres. L’IFJR estime de 1,2 à 1,5 million d’euros par an le budget national alloué à la justice restaurative. L’institut considère cependant que, pour un déploiement national dans des conditions idéales (avec trois professionnel·les par département et une coordination efficace), un budget annuel allant de 32 à 35 millions d’euros serait nécessaire. Soit 25 fois plus.
« Les moyens [publics] alloués à la justice restaurative représentent 1,27 % du budget affecté à l’aide aux victimes [qui finance principalement des associations locales et nationales, des numéros d’assistance téléphonique à destination des victimes] », observe le rapport de 2024, qui ajoute que ces moyens « restent à budget constant, malgré la hausse permanente de la demande ». Des financements privés, provenant entre autres de la Fondation du groupe M6 et de la Fondation de France, et une expertise accrue des professionnel·les de la justice restaurative permettent malgré tout d’accompagner aujourd’hui un plus grand nombre de victimes qu’au début, en 2014, et durant les années qui ont suivi.
Pendant un an, lors de rendez-vous mensuels d’une heure et demie, Inès raconte à une médiatrice « les faits, les répercussions, sa peine et son besoin de voir les agresseurs pour leur dire le mal qu’ils ont fait ». La professionnelle lui explique les limites de la démarche : la réparation matérielle n’est pas possible, et le processus sera clos une fois la rencontre terminée. Elle la prépare à ce moment crucial : « Avec bienveillance, elle me poussait dans mes retranchements et me préparait à des réactions inattendues des agresseurs. Et me rappelait que je pouvais arrêter à tout moment. » En parallèle, les deux agresseurs sont contactés, dont l’un répond favorablement. Il commence les rendez-vous de son côté avec la même médiatrice.
Pour Inès, la rencontre était essentielle. Cependant, elle n’est pas une obligation et ne représente pas la majorité des cas de justice restaurative. Les chiffres manquent à ce sujet en France, mais « les Belges disent que 40 % des suivis entre victime et auteur de la même affaire aboutissent à une rencontre », précise Noémie Micoulet, criminologue, victimologue et responsable du pôle pénal de l’IFJR. Dès 2014, elle rejoint cette association : elle est l’une des premières salariées de la justice restaurative. Elle coordonne aujourd’hui son déploiement technique et méthodologique dans les régions françaises. « La justice restaurative n’est pas une panacée, constate-t-elle. Mais en matière de violences sexuelles, souvent classées sans suite et débouchant sur peu de condamnations, les personnes ont rarement l’occasion de mettre du sens sur ce qui leur est arrivé. Ni le système de justice pénale, ni la thérapie, ni la recherche scientifique ne peuvent répondre à une victime qui se demande pourquoi l’agresseur a agi ainsi. »
En juin 2025, la rencontre entre Inès et son agresseur a lieu, selon des conditions définies au préalable : « Je suis arrivée en avance pour que l’on ne se croise pas. Je voulais qu’il m’écoute lire mon texte sans me couper. » Avant une discussion libre, l’homme dispose d’un temps de réponse. En tout, trois heures de rencontre, avec une pause au milieu. « J’étais très perturbée parce qu’il avait l’air très calme, ni peiné ni énervé », se souvient Inès, marquée par une phrase : « Il m’a dit : “J’étais tellement un petit con que, même si j’avais su que je te faisais du mal, je l’aurais quand même fait.” C’était une façon d’assumer qu’il avait merdé, et que je n’aurais pas pu éviter ces faits facilement. » Depuis la rencontre, Inès se sent « fière et forte d’avoir entrepris cette démarche. Comme si [elle avait] agi sur l’histoire en changeant la fin. »
Des origines débattues
Ce terme – justice restaurative (en France), restauratrice (en Belgique), réparatrice (au Québec), ou encore restorative justice en anglais – apparaît, dans son acception actuelle, en 1977. La notion est théorisée par le psychologue étasunien Albert Eglash. Cependant, « la première trace se trouverait dans un texte religieux de 1856 », indique Delphine Griveaud, politiste, chargée de recherche au Fonds national de la recherche scientifique en Belgique.
La plupart des criminologues, des années 1970 à aujourd’hui, inscrivent la justice restaurative dans une histoire beaucoup plus longue, avec des pratiques prémodernes qu’ils appellent « autochtones », en faisant notamment référence aux Inuit·es et aux Maori·es. « En réalité, tout cela n’existe pas, affirme la politiste. Ils inventent cette tradition et ce mythe, qui sont repris partout. Des mécanismes de réparation, ou non punitifs, existent dans les résolutions de conflits inuits et maoris, mais il s’agit d’un élément parmi d’autres, dans des contextes très spécifiques. Les restaurativistes ont décontextualisé, essentialisé une tradition et ont lissé toutes les différences entre les milliers de groupes inuits. » Outre la chercheuse australienne Kathleen Daly, qui, dès 2002, pointe cet ethnocentrisme, l’auteur maori Juan Tauri, criminologue et professeur à l’université de Melbourne, dénonce lui aussi un projet colonial, qui feint pourtant de s’inspirer des pratiques autochtones. Dans un article de 20222Juan Marcellus Tauri. « What exactly are you restoring us to? A critical examination of Indigenous experiences of state-centred restorative justice », The Howard Journal of Crime and Justice, mars 2022., il décrit une justice restaurative encadrée par l’État et affirme que « les recherches autochtones démontrent que, parfois, la justice restaurative peut être préjudiciable et désautonomisante, surtout lorsqu’elle impose des modèles occidentaux à des communautés indigènes qui possèdent déjà leurs propres réponses traditionnelles au préjudice ».
C’est donc dans le courant des années 1970 que la justice restaurative apparaît progressivement dans les programmes publics et les institutions judiciaires des pays anglo-saxons, dont la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada et les États-Unis. Au Québec, elle existe depuis plus de quarante ans et a d’abord été mise en place pour les mineur·es. En Europe, elle est déployée en Belgique, en Scandinavie, puis dans d’autres pays à partir des années 2000. En 2021, les 47 pays membres du Conseil de l’Europe signent unanimement la déclaration de Venise en faveur de l’introduction et du développement de la justice restaurative en matière pénale.
À noter cependant qu’en 2025, après vingt ans de pratique, la Finlande l’interdit dans les cas de violences conjugales, « sous la pression de certaines organisations féministes, dans une association insolite avec le gouvernement conservateur, qui craignent la re-traumatisation des victimes et la re-privatisation de ce type de crime », décrit la chercheuse Estelle Zinsstag, professeure de criminologie à l’université Napier d’Édimbourg, en Écosse.
Pratique controversée
En France, oubliée des politiques publiques et avec des bénéfices difficiles à évaluer, la justice restaurative peine aussi à se développer tant elle est controversée. Delphine Griveaud constate que « les différents féminismes [l’]ont largement délaissé[e] » et « font largement reposer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles [VSS] sur leur pénalisation accrue et la protection juridique des victimes3Delphine Griveaud, Réparer la justice. Enquête sur les pratiques restauratives en France, La Découverte, 2025.».
Les associations féministes se rangent en majorité derrière les préconisations de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qui, dans son rapport de 2023, consacre un chapitre à ce qu’elle nomme « l’injustice restaurative ». La Ciivise pointe une « absence de garde-fous légaux » et une « égalité de position insupportable » qui incite la victime à « faire preuve de charité » à l’égard de l’agresseur, qu’elle décrit en position de domination. Elle dénonce également une « injonction au pardon » et des risques de réactivation du traumatisme, de restauration de l’emprise. Noémie Micoulet, de l’IFJR, estime que ce rapport est « vraiment à charge », et que la Ciivise place les victimes « dans une posture de non-agentivité, en leur prescrivant ce qu’elles doivent penser et faire ».
Nathalie Mathieu4Nathalie Mathieu a dirigé l’ouvrage Accompagner l’enfant victime d’inceste, septembre 2025,
éditions ASH, destiné aux professionnel·les du travail social., ancienne coprésidente de la Ciivise aux côtés du juge des enfants Édouard Durand, reconnaît qu’elle n’est « pas une spécialiste ». Mais, concernant les violences sexuelles subies pendant l’enfance, elle considère que la justice restaurative « ne doit pas être un pis-aller de la justice pénale ». Elle estime aussi que les conditions dans lesquelles elle s’exerce en France sont « minimalistes » : « La reconnaissance des faits par l’agresseur peut être feinte, les victimes peuvent être soumises à pression, les animateur·ices [des rencontres] ne sont pas toujours bien formé·es », affirme-t-elle. « La Ciivise déprofessionnalise les médiateur·ices, qui reçoivent au moins soixante heures de formation », défend Noémie Micoulet, qui rappelle que le cadre légal est rigoureux.
En septembre 2025, le rapport du Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique5Le Grevio est chargé de veiller à la mise en œuvre de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, aussi connue sous le nom de « Convention d’Istanbul ». (Grevio) tempère le débat : « Les pratiques de justice restaurative pourraient aider les victimes à surmonter le traumatisme vécu et à être reconnues en tant que victimes, mais ne doivent pas se substituer à une réponse pénale efficace. »
La justice restaurative européenne s’aligne sur les catégorisations du système pénal (auteur et victime) et « répond à des enjeux intimes, pas aux enjeux sociétaux que posent les VSS », précise Noémie Micoulet. Partant de l’idée qu’il faut y ajouter la réflexion autour des systèmes de domination, de nouvelles voix féministes s’élèvent pour défendre la justice dite « transformatrice ». Plus radicale, issue de l’abolitionnisme pénal, qui remet en question une justice fondée sur la répression et la punition, la justice transformatrice entend sortir de la justice pénale et appréhender les violences comme des faits systémiques et des occasions de transformation à la fois pour les auteurs de violence et pour la communauté. Sans « protocole unique et défini », elle fait appel à la créativité des communautés touchées par les violences.
Elle est théorisée dans les années 1990 par la militante abolitionniste canadienne Ruth Morris. Une décennie plus tard, les collectifs noirs et queers nord-américains s’en emparent pour répondre au « mal commis dans leurs communautés sans recourir aux institutions étatiques ».
Réparer la « violence structurelle »
C’est de cette approche, ainsi que de sa connaissance des juridictions gacaca.6À la suite du génocide commis sur les Tutsi·es en 1994, le Rwanda a créé les gacaca, des tribunaux communautaires villageois en 2001. Ces quelque 12 000 juridictions locales ont permis de juger la majeure partie des auteur·ices du génocide quand elles prennent fin, en 2012., que Salomé Van Billoen s’inspire pour accompagner des communautés villageoises rwandaises entre 2013 et 2017. Avec elles, la criminologue et médiatrice en justice belgo-éthiopienne imagine un processus de justice restaurative qui fait sens pour elles. « À l’époque, les hommes sortent de prison pour génocide, et commettent des violences sexuelles intrafamiliales et domestiques. Le souhait collectif était de créer des chemins de réparation. » De cette expérience pilote sur deux secteurs de 10 000 personnes naît un film documentaire : Amahembe y’inka (Les Cornes de la vache), réalisé par François Bierry, 2019.
Le processus dure entre dix-huit et vingt-quatre mois. Pendant les six premiers, les médiateur·ices, « élu·es pour leur intégrité, leur légitimité endogène, et formé·es en santé mentale communautaire », écoutent les personnes concernées par les violences, au-delà de la victime et de l’auteur. Si les conditions sont réunies, un cercle de dialogue et de guérison communautaire est organisé, qui rassemble 30 à 40 personnes. « La femme narre la violence, l’homme prend sa responsabilité et les villageois·es réfléchissent ensemble à des voies de protection, de traitement et de réparation, jusqu’à la signature d’un contrat de guérison communautaire. Les sanctions sont variables (faire un test de VIH, prendre une mutuelle, acheter une vache) et monitorées pendant douze à dix-huit mois. » Si l’auteur a honoré ses engagements, sa réintégration dans la communauté est célébrée. « Les auteurs rendent des comptes devant leur famille, pas devant des juges. Ils sont condamnés mais pas réduits à leurs actes, ce qui les engage dans un processus de responsabilisation. »
De retour en Belgique, Salomé Van Billoen continue à organiser des cercles communautaires. Elle ne se retrouve pas dans la pratique européenne : « Ce qui me rend insupportable le traitement des violences en Europe, c’est que la société, représentée par le ministère public, ne se trouve jamais sur le banc des accusés. Les communautés rwandaises, elles, se disent : ce foyer est le fruit de ce que nous sommes et cela doit être réfléchi. Pour créer de la transformation sociale, il faut passer de l’échelle de la violence interindividuelle à la violence structurelle. »
En France, la justice transformatrice est pratiquée par de rares collectifs locaux, comme Fracas, créé par la militante queer Elsa Deck Marsault, qui écrit : « Le conflit ou le fait de violence est l’opportunité pour le groupe et les individu·es de se transformer. C’est le moment où s’éclairent les dysfonctionnements latents, les normes sociales, et c’est l’opportunité de les travailler pour aller vers une société plus juste et égalitaire7Elsa Deck Marsault, Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes, La Fabrique éditions, 2023.. »
À la croisée des enjeux intimes, politiques et systémiques, la justice transformatrice, tournée vers la société et éloignée du système pénal et punitif, constitue peut-être une réponse structurelle complémentaire à la justice restaurative classique. •
Le cadre de la justice restaurative
La justice restaurative propose à des personnes, qu’elles soient victimes ou autrices d’infraction, de dialoguer dans un espace confidentiel et sécurisé, encadré par des professionnel·les. Elle implique la reconnaissance des faits par l’auteur·ice et le consentement des deux parties tout au long du processus. Elle est gratuite et, en France, indépendante de la procédure pénale, contrairement à ce qui a cours en Belgique, où la démarche peut avoir un effet sur la peine. Elle peut donc être mise en place avant, pendant ou après un procès – et même, exceptionnellement, en l’absence de poursuites.
Les modalités sont diverses. Les mesures directes mettent en contact victime et auteur·ice d’une même affaire. Elles peuvent prendre deux formes : la médiation restaurative entre deux personnes ou la conférence restaurative, qui inclut des proches de l’auteur·ice et de la victime, et qui reste plus rare. La rencontre physique n’est pas obligatoire et a lieu dans une minorité de cas. Les mesures indirectes mettent quant à elles en relation des victimes et des auteur·ices (détenu·es ou condamné·es) qui ne se connaissent paset ne sont pas concerné·es par la même affaire mais par un même type d’infraction.
En 2024, selon l’Institut français de la justice restaurative (IFJR), 51 % des mesures concernaient les violences sexuelles, 13 % des violences intrafamiliales et 10 % des homicides. Les animateur·ices ou médiateur·ices qui encadrent ces rencontres sont des conseiller·es pénitentiaires d’insertion et probation (CPIP), des juristes, des psychologues, des avocat·es, des salarié·es de l’associatif ou des agent·es du service public. Avec l’IFJR, elles et ils reçoivent soixante heures de formation et intègrent volontairement la justice restaurative sur leur temps de travail ou la pratiquent bénévolement.





