Outreau : des enfants victimes condamné·es au silence

Désastre judi­ciaire et média­tique, l’affaire d’Outreau (1996–2015) est l’exemple à ne pas suivre : des hommes et des femmes accusé·es de violences sexuelles sur mineur·es, pour la majorité emprisonné·es à tort et fina­le­ment acquitté·es. Mais un fiasco peut en cacher un autre : les récits des enfants ont été balayés, alors que douze ont été reconnu·es victimes. Plus grave encore : la méfiance envers leur parole a par la suite été érigée en système.
Publié le 23/01/2026

Modifié le 24/06/2026

À l’issue du procès en appel devant la cour d’assises de Paris, le 1er décembre 2005, cinq des hommes et une femme qui viennent d’être acquitté·es de viols et agressions sexuelles sur mineur·es posent avec leurs avocat·es.
À l’issue du procès en appel devant la cour d’assises de Paris, le 1er décembre 2005, cinq des hommes et une femme qui viennent d’être acquitté·es de viols et agres­sions sexuelles sur mineur·es posent avec leurs avocat·es. Les enfants sont les grand·es oublié·es de la mémoire de l’affaire d’Outreau. Crédit : Franck Prevel / REUTERS

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire

Le 4 mai 2004, la salle de la cour d’assises de Saint-Omer (Pas-de-Calais) est trop petite pour ce qui va s’y jouer. Les lieux, exigus, ont été réor­ga­ni­sés à la hâte : les adultes accusé·es de violences sexuelles sur mineur·es (et leur armée d’avocat·es) sont installé·es aux premiers rangs. Les jour­na­listes occupent les places derrière. Et les enfants victimes ? Dans le box des accusé·es.

Une confusion glaçante, à l’image d’une audience dans laquelle la parole des enfants, au lieu d’être entendue, sera sans cesse renvoyée du côté du soupçon.

Quatre ans plus tôt, à Outreau (Pas-de-Calais), trois enfants du couple formé par Myriam Badaoui et Thierry Delay sont confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE) de Boulogne-sur-Mer, à la demande de leur mère. L’aîné est déjà placé. Dans les semaines qui suivent, des mots sur­gissent : les enfants racontent que leurs parents leur « font des manières ». Ils disent les agres­sions sexuelles, les viols, mettent en cause d’autres adultes et affirment ne pas être les seules victimes. Une enquête judi­ciaire est ouverte. À son terme, dix-sept adultes sont renvoyé·es devant les assises, accusé·es par Myriam Badaoui et dix-huit enfants. Le premier procès d’Outreau commence et il va bou­le­ver­ser le pays.

Son épilogue ? « De mémoire, quatre enfants ont été reconnus victimes », réfléchit la jour­na­liste Sophie Bouniot, qui couvrait alors l’affaire pour le quotidien L’Humanité. Elle est loin d’être la seule à se tromper, car l’histoire a perdu les enfants en route. En réalité, ils et elles sont douze : Amanda, Corentin, Dylan, Malvina, Jonathan, David, Aurore, Maxime, Dimitri, Chérif, Jean-Marie et Freddy, âgé·es de 9 à 18 ans en 2004. Tous·tes déclaré·es victimes de viols ou d’agressions sexuelles à l’issue de trois procès : Saint-Omer en 2004, Paris en 2005, Rennes en 2015. « Quand on sait combien il est difficile pour les victimes de violences sexuelles d’être reconnues par la justice, ce n’est pas rien », souligne Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Commission indé­pen­dante sur l’inceste et les violences sexuelles (Ciivise). La recon­nais­sance de ces enfants victimes s’est pourtant évaporée derrière l’acquittement, en première instance ou en appel de treize adultes – sur dix-sept. Seul·es Thierry Delay, Myriam Badaoui et leurs voisin·es de palier, David Delplanque et Aurélie Grenon, sont condamné·es. « Ce que le grand public a retenu, c’est que les enfants étaient coupables car ils avaient envoyé à tort des adultes en prison, poursuit Nathalie Mathieu. Et aujourd’hui encore, cette idée d’une parole empoi­son­née de l’enfant continue à infuser. »

Une enquête chaotique

Tout commence dans un bureau du tribunal de Boulogne-sur-Mer. Nous sommes en février 2001, le jeune juge d’instruction Fabrice Burgaud hérite d’un dossier hors norme. « C’était l’une des premières fois qu’autant d’enfants s’exprimaient devant des enquê­teurs », se remémore Olivier Rangeon, avocat de l’un des accusé·es. Au départ, la justice les écoute. Sept expert·es, psycho­logues et psy­chiatres, s’accordent pour valider leur parole. « Plus de quarante indices vic­ti­mo­lo­giques étaient présents dans les récits et les tests des enfants », retrace Marie-Christine Gryson-Dejehansart, psy­cho­logue cli­ni­cienne qui a expertisé dix-sept d’entre elles et eux1Marie-Christine Gryson-Dejehansart a fait partie des premier·es psy­cho­logues ayant expertisé les enfants avant de quitter le procès. Doutant de « l’impartialité et de l’indépendance » de l’experte, le président des assises a mandaté d’autres expert·es.. Leurs décla­ra­tions recoupent celles de personnes mises en cause, qui s’accusent mutuel­le­ment. Mais les auditions sont approxi­ma­tives, les locaux inadaptés et les enquêteur·ices peu préparé·es. Des enfants sont inter­ro­gés jusqu’à sept reprises. Les questions sont souvent sug­ges­tives et orientées.


« Nous, les jour­na­listes, on a perdu pied. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réha­bi­li­ter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants. »
Sophie Bouniot, chro­ni­queuse judi­ciaire à L’Humanité lors du procès d’Outreau


Le 6 mars 2001, seize enfants sont convoqués en même temps au com­mis­sa­riat. « C’était sur­réa­liste, raconte Éric Dussart, grand reporter couvrant le procès pour La Voix du Nord. Les gamins étaient ter­ro­ri­sés. Et les flics, débordés, les engueu­laient. » Les plus jeunes ont à peine 4 ans et ont vu leurs parents être arrêté·es le matin même. « Dans ces condi­tions, ils ont dit des choses vraies, poursuit le jour­na­liste, et d’autres qui ne l’étaient pas, mais qui sont devenues des fon­da­tions du dossier judi­ciaire. » Sur la centaine d’auditions menées, seules sept sont enre­gis­trées en vidéo, comme le prévoit pourtant la loi. À Outreau, aucun·e magistrat·e ou presque ne les visionne. Et ce dys­fonc­tion­ne­ment n’est pas isolé : une étude conduite en 2001 par le ministère de la Justice estimait que les vidéos enre­gis­trées dans le cadre de violences sexuelles sur mineur·es étaient très rarement regardées par les magistrat·es.

À l’ouverture du procès en 2004, dans l’opinion publique et pour une immense partie de la presse, la chose est entendue : on va juger des monstres. Léon-Lef Forster, avocat de deux enfants Delay au procès de Rennes en 2015, se rappelle de jour­na­listes « ter­ri­ble­ment à charge, qui pensaient tenir une affaire Dutroux française2L’affaire Dutroux désigne, en Belgique, dans les années 1990, une série d’enlèvements, de viols et de meurtres de jeunes filles commis par Marc Dutroux, qui a bou­le­ver­sé le pays et révélé de graves dys­fonc­tion­ne­ments judi­ciaires. ». Et pour cause, le substitut du procureur lui-même a évoqué l’existence d’un probable réseau pédo­cri­mi­nel inter­na­tio­nal. « On a tous plongé, convient Éric Dussart de La Voix du Nord. On n’a pas respecté la pré­somp­tion d’innocence. » Mais au quinzième jour du procès, Myriam Badaoui crée la stupeur dans la salle d’audience. « Rien n’est vrai, je suis une malade et une menteuse » : tour à tour, en égrenant leurs noms, elle blanchit treize des accusé·es. Elle aura beau revenir de nouveau sur ses dires deux jours plus tard, le procès a basculé. « Avec la pression média­tique, le président de la cour a perdu le contrôle des débats », assure Me Olivier Rangeon. Les avocat·es de la défense s’engouffrent dans la brèche : désormais, les accusé·es se dis­culpent les un·es les autres. Une idée s’installe : le dossier ne repo­se­rait que sur la parole douteuse des enfants, qui peut donc être remise en cause.

« Les enfants sont devenus fous »

Dans leur box des accusé·es, les mineur·es ne sont assisté·es que de deux avocates, elles-mêmes épaulées par six autres conseils en retrait, qui repré­sentent les asso­cia­tions de pro­tec­tion de l’enfance. En face : dix-neuf avocat·es défendent les accusé·es, dont l’imposant Éric Dupond-Moretti, surnommé l’Ogre du Nord ou Acquittator3L’avocat pénaliste a été garde des Sceaux de 2020 à 2024.. « Tous ces avocats de la défense en robe noire… Le haka des All Blacks, c’est rien à côté ! », se souvient Pascale Pouille-Deldicque, avocate de Myriam Badaoui, dans le docu­men­taire Outreau, l’autre vérité (Serge Garde, 2013, réédition Fabert, 2024). Face à ces ténors du barreau, les expert·es cité·es par les parties civiles et les avocates des enfants ne font pas le poids. « Il nous était impos­sible de nous exprimer, écrira plus tard la psy­cho­logue Marie-Christine Gryson-Dejehansart dans Outreau, la vérité abusée (Hugo Doc, 2009, réédition Fabert, 2024). Rien de ce qu’on a apporté pour expli­ci­ter la parole des enfants n’a été pris en compte. » À la barre, elles et ils sont malmené·es : « Les avocats répé­taient qu’il fallait que j’arrête mon cinéma », écrit Chérif Delay, l’aîné du couple Delay-Badaoui, dans Je suis debout (Le Cherche-Midi, 2011). Le huis clos ayant été par­tiel­le­ment levé, des jour­na­listes assistent aux auditions des enfants depuis une salle attenante. « J’ai été choquée par la brutalité des avocats de la défense. Certains faisaient pleurer les enfants », se remémore Sophie Bouniot de L’Humanité. Emmanuelle Osmont, qui défendait l’une des mis en cause, justifie encore aujourd’hui cette rudesse : « Les enfants ne sont pas de petits êtres naïfs, ils ont leurs propres intérêts ou peuvent être influen­cés. » L’avocat Léon-Lef Forster, du côté des parties civiles, n’excuse pas pour sa part ses confrères et consœurs : « C’était habile, mais indigne. Le vécu et la cré­di­bi­li­té des enfants ont été gâchés. Et cette violence a contaminé les médias. »

La confusion qui règne dans la salle d’audience renverse le récit média­tique. Après le revi­re­ment de Myriam Badaoui, « nous, les jour­na­listes, on a perdu pied, se souvient Sophie Bouniot. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réha­bi­li­ter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants ». Éric Dussart de La Voix du Nord rela­ti­vise : « Ce n’était pas mépriser les enfants que de raconter les souf­frances de gens qui ont fait de la taule pour rien. » Reste que les accusé·es saturent l’espace média­tique. Et les enfants dis­pa­raissent. Partout, le procès fait la une. Face à des jour­na­listes avides d’informations, la défense tient chaque jour des confé­rences de presse, sans la voix contra­dic­toire du ministère public. La « chasse » aux innocent·es étouffe toute réflexion sur les violences sexuelles faites aux enfants.

À la fin du procès de Saint-Omer, sept adultes sont acquitté·es, dix sont condamné·es. Les six qui font appel seront tous·tes acquitté·es à Paris, en 2005. À peine un an après le premier procès, les enfants doivent de nouveau témoigner. Chérif Delay, fils aîné du couple Delay-Badaoui et victime présumée, raconte dans son livre : « Les avocats de la défense […] me traitent de menteur, de mythomane, d’affabulateur… […] Je ressens l’hostilité de la salle archi­comble derrière moi. La suite, je l’ai vécue comme pendant les viols. Dissocié. “Et telle personne, qu’est-ce qu’elle t’a fait ?” Et moi : “Je ne sais plus.” » Dans cette audition à huis clos, l’aîné des Delay rapporte que l’avocat général, Yves Jannier, se serait permis d’ironiser et d’aller jusqu’à lui demander s’il avait été « violé par des Martiens ». La défense martèle que les enfants ont fantasmé, que si on les avait écouté·es, on aurait mis tout Outreau en prison.


13 adultes
sur les 17 jugé·es ont été acquitté·es à l’issue des trois procès


Marie-Christine Gryson-Dejehansart ne nie pas que les enfants ont parfois « perdu pied dans des récits inco­hé­rents » : souvent, les victimes se taisent ou se rétractent. C’est banal. Cela ne veut pas dire qu’elles ne disent pas la vérité. « L’enfant veut tout sauf avoir vécu ça, décrypte la psy­cho­logue. Si on lui en donne l’occasion, il est soulagé d’imaginer qu’il a rêvé. » Un enfant peut aussi se tromper, comme n’importe quel témoin. « Après un accident, les policiers s’arrachent souvent les cheveux tellement les témoins en font des récits dif­fé­rents, explique Hélène Romano, docteure en psy­cho­pa­tho­lo­gie et en droit privé, entendue au procès de Rennes en 2015. Le stress et l’impact trau­ma­tique para­sitent la mémoire et la res­ti­tu­tion. » Parce qu’il a eu très peur et très mal, un enfant agressé peut dénoncer un acte commis la nuit par un homme grand, alors que l’homme est petit et l’a agressé de jour. « D’où l’importance d’analyser finement le contexte de la parole, poursuit-elle. Ce qui est violent avec Outreau, c’est qu’on a fait comme si les enfants avaient menti volon­tai­re­ment. » Chérif Delay, lui, en est persuadé : « Les adultes avaient besoin de détruire notre parole pour s’en tirer. » Dans Que Dieu ait pitié de nous (Oh éditions, 2006), Dominique Wiel, prêtre ouvrier condamné puis acquitté en appel, demande aux enfants Delay d’avouer qu’ils ont menti et d’innocenter jusqu’à leurs parents. La justice a pourtant reconnu ces enfants victimes et leurs parents coupables.

Après le vacarme, les silences

Un an après l’acquittement général de 2005, une com­mis­sion par­le­men­taire s’est penchée sur les ratés d’Outreau. Elle a notamment pointé les failles dans la manière de recueillir la parole des enfants, sans qu’aucune réforme concrète ne s’ensuive. Il faudra du temps et l’obstination de quelques professionnel·les pour que les choses com­mencent à bouger. « Il y a eu beaucoup de progrès dans les textes », relate Hélène Romano. Des pro­to­coles encadrant les auditions d’enfants victimes pour les rendre plus pro­tec­trices, struc­tu­rées et adaptées à leur âge, tels que les « salles Mélanie » ou le protocole NICHD (créé par le National Institute of Child Health and Human Development aux États-Unis) ont amélioré ces auditions : des salles plus accueillantes, des entre­tiens filmés, conçus pour éviter les biais et limiter le trau­ma­tisme. Davantage d’officier·es de police judi­ciaire et de gen­dar­me­rie sont formé·es au recueil spé­ci­fique de la parole de l’enfant. Un·e avocat·e accom­pagne désormais l’enfant pendant l’instruction. « Aujourd’hui, il existe au moins une unité d’accueil pédia­trique enfance en danger par dépar­te­ment4Les Uaped sont des services hos­pi­ta­liers où les enfants victimes de violences sont auditionné·es, dans un cadre sécurisé et rassurant, par des professionnel·les formé·es et en présence d’un·e médecin. Leur audition est filmée., ajoute Emmanuelle Piet, pré­si­dente du Collectif féministe contre le viol (CFCV). Et, depuis 2021, toute relation sexuelle entre un adulte et un enfant de moins de 15 ans est auto­ma­ti­que­ment qualifiée de viol. Cela protège les enfants. »

Cependant, les quelque 300 « salles Mélanie » existant aujourd’hui en France ne sont pas suf­fi­santes, la formation au protocole NICHD ne fait toujours pas partie de la formation initiale des policier·es et des gendarmes, et les psy­cho­logues restent absent·es des auditions. La justice « continue à manquer cruel­le­ment de rigueur scien­ti­fique sur le recueil de la parole des enfants », déplore Me Léon Lef-Forster. « Mais les exper­tises psy­cho­lo­giques sont mieux réalisées », nuance son confrère Olivier Rangeon. Pas de quoi convaincre la psy­cho­logue Marie-Christine Gryson-Dejehansart pour qui ces exper­tises sont devenues « des rapports de cent pages que plus personne ne lit… C’est comme si on avait supprimé cette tra­duc­tion essen­tielle de la parole de l’enfant », regrette-t-elle avec un haus­se­ment d’épaules.


« Aucun juge ne veut vivre le calvaire de Burgaud. Alors on dit que les enfants carencés mentent et sont dangereux pour les adultes. »
Emmanuelle Piet, du Collectif français contre le viol (CFCV)


Plusieurs avocat·es de la défense d’Outreau estiment que ces procès ont remis la parole des enfants à la place qu’elles et ils jugent appro­priée, c’est-à-dire au second plan. « Les tribunaux écoutent davantage les personnes accusées, assure ainsi Olivier Rangeon. Policiers et magis­trats s’interrogent davantage sur la parole des victimes, c’est plus équilibré. » Son confrère Hervé Corbanesi est plus tranché et se réjouit : « À Outreau, on a désa­cra­li­sé la parole de l’enfant. » Entre prudence et méfiance envers les victimes, il n’y a qu’un pas. Pour les asso­cia­tions de pro­tec­tion de l’enfance, l’ère post-Outreau l’a franchi.

Le 3 février 2010, à Orthez dans les Pyrénées-Atlantiques, un gendarme s’apprête à procéder à l’audition d’un·e mineur·e victime : les auditions sont filmées tandis que 
les victimes sont accueillies dans une salle adaptée  de la gendarmerie, dite  « salle Mélanie ».
Le 3 février 2010, à Orthez dans les Pyrénées-Atlantiques, un gendarme s’apprête à procéder à l’audition d’un·e mineur·e victime : les auditions sont filmées tandis que les victimes sont accueillies dans une salle adaptée de la gen­dar­me­rie, dite « salle Mélanie ».
Crédit : Alain Guilhot / Divergence

Fallait-il vraiment « désa­cra­li­ser » la parole des enfants ? Avant Outreau, déjà, seuls 30 % des signa­le­ments de violences sexuelles sur mineur·es débou­chaient sur un procès. Et à peine 10 % donnaient lieu à une condam­na­tion. « Outreau n’a rien eu d’exceptionnel, soupire Léon Lef-Forster. Un procès comme tant d’autres, où la parole des enfants a été balayée. » Mais après, ce fut pire. Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise, en est convain­cue : « L’affaire a renforcé l’idée qu’il ne faut pas croire les enfants. » La psy­cho­logue Hélène Romano dispense des for­ma­tions sur le recueil de la parole de l’enfant auprès d’enquêteur·ices, elle y entend souvent cette petite musique : « Écouter les enfants, d’accord, mais… disent-ils la vérité ? » Dans les salles d’audience, Emmanuelle Piet, du CFCV, observe ce qu’elle appelle la «  réserve Outreau ». « Aucun juge ne veut vivre le calvaire de Burgaud. Alors on dit que les enfants carencés mentent et sont dangereux pour les adultes. »


– de 3 %
des plaintes pour viols sur une personne mineure abou­tissent à une condamnation


Des avocat·es de la défense concèdent qu’après Outreau les enfants étaient perçu·es comme beaucoup moins crédibles et que les relaxes d’agresseurs au bénéfice du doute ont été nom­breuses. L’affaire a, par exemple, ouvert un boulevard à la théorie du SAP, le syndrome d’aliénation parentale, qui voudrait qu’un·e enfant accuse son père ou sa mère parce qu’il ou elle aurait été manipulé·e par l’autre parent. Scientifiquement infondée et jugée irre­ce­vable par les tribunaux depuis novembre 2017, cette théorie est pourtant encore régu­liè­re­ment convoquée. « C’est l’arme des avocats de pères violents. Ils décrivent des mères mani­pu­la­trices et bran­dissent la pré­somp­tion d’innocence pour faire taire les victimes », observe Nathalie Mathieu.

L’autre échec d’Outreau est là. Alors que les plaintes pour viols sur mineur·es aug­mentent, les condam­na­tions ne cessent de diminuer. Moins de 3 % des plaintes pour viols sur une personne mineure abou­tissent à une condam­na­tion, rappelle la Ciivise. « Qu’on acquitte faute de preuve, c’est normal, estime la psy­cho­logue Marie-Christine Gryson-Dejehansart, mais ériger en système la méfiance envers les enfants, c’est le meilleur moyen de protéger n’importe quel agresseur. »

Dans les affaires de violences sexuelles sur enfants, les preuves sont souvent rares. C’est donc parole contre parole. Et celle de l’enfant – qui ne dispose pas du voca­bu­laire de l’adulte pour décrire les faits subis – ne fait pas le poids. Le rapport de force est inégal. Comment des enfants pourraient-elles et ils affronter des adultes, a fortiori des géants de la rhé­to­rique, à armes psy­chiques égales ? « S’ils ne se font pas entendre, c’est aussi qu’ils ont de mauvais avocats », ajoute sans ciller Hervé Corbanesi. Claire Brisset, Défenseure des enfants à l’époque du premier procès d’Outreau, fait remarquer : « Les enfants ne sont pas solvables. Leur défense est rarement à la hauteur de celles des accusés qui peuvent payer. » De plus, leurs procès offrent rarement à leurs avocat·es un reten­tis­se­ment média­tique. Ce deux poids, deux mesures se traduit aussi dans les indem­ni­sa­tions. Les enfants victimes d’Outreau ont reçu entre 15 et 30 000 euros d’indemnités. Les acquitté·es de 300 à 500 000 euros. « À Outreau, dans cette cour d’assises trans­for­mée en foire d’empoigne, le constat était clair : les mineurs victimes sont trop peu protégés par notre système judi­ciaire, énonce Claire Brisset. Déjà blessés, les enfants d’Outreau sont ressortis de là encore plus meurtris. »

Des professionnel·les interrogé·es (qui sou­haitent garder l’anonymat) ont revu certain·es d’entre elles et eux et témoignent que beaucoup « ne vont pas bien ». Depuis 2008, Chérif Delay a été condamné une quinzaine de fois, notamment pour violences. « J’ai été aspiré dans une spirale des­truc­trice, écrit-il dans son livre. […] Les adultes, dans ma tête, je les classais en deux caté­go­ries : ceux qui m’ont violé et ceux qui m’ont traité de menteur. Pendant longtemps, je n’ai pas pu imaginer un monde adulte qui ne me soit pas hostile. »


« Ce que le grand public a retenu, c’est que les enfants étaient coupables car ils avaient envoyé à tort des adultes en prison. Et aujourd’hui encore, cette idée d’une parole empoi­son­née de l’enfant continue à infuser. »
Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise


Une justice qui respecterait les enfants

En France, quand un·e enfant dénonce un·e adulte, ses droits, dont celui à la justice, peuvent devenir très fragiles. Dans les pays scan­di­naves, des Barnahus (maisons de l’enfant) accueillent les victimes mineures dans des lieux pensés pour elles. Une seule audition, filmée, est menée par des professionnel·les formé·es, avec des psy­cho­logues sur place et des exper­tises réalisées dans un cadre pro­tec­teur. En France, des pistes existent : géné­ra­li­ser le droit des enfants à avoir un avocat dès le début de la procédure, consulter sys­té­ma­ti­que­ment les enre­gis­tre­ments en audience, imposer une déon­to­lo­gie de retenue aux avocat·es, prévoir une pièce attenante à l’audience où les enfants pour­raient se retirer.

Les 82 pré­co­ni­sa­tions émises par La Ciivise en 2023 vont dans ce sens. Outre le fait que la plupart de ces recom­man­da­tions destinées à protéger les enfants sont restées lettre morte, cinq avocat·es de la défense d’Outreau en ont qualifié certaines « d’une extrême dan­ge­ro­si­té5Dans une tribune portant sur les premières pré­co­ni­sa­tions de la Ciivise, parue le 16 novembre 2021 dans l’hebdomadaire Marianne. ». Notamment celle invitant à « prévoir, dans la loi, le retrait sys­té­ma­tique de l’autorité parentale en cas de condam­na­tion d’un parent pour violences sexuelles contre son enfant ».

Pendant ce temps, les affaires Le Scouarnec, Bétharram et d’autres hurlent la réalité d’une violence sexuelle sys­té­mique sur les enfants. Chaque année en France, d’après la Ciivise, 160 000 mineur·es sont victimes de violences sexuelles, soit un·e toutes les 3 minutes environ. Jusqu’à quand le déni ?

L’affaire d’Outreau en 7 dates

1996

Les premiers viols, agres­sions et mal­trai­tances sont commises sur plusieurs enfants à Outreau, dans le Pas-de-Calais.

2000 

Trois enfants du couple Badaoui-Delay sont placés et dénoncent les viols et violences qu’ils ont subies chez eux. Une enquête judi­ciaire est ouverte.

2001

L’instruction du dossier est confiée au juge d’instruction Fabrice Burgaud, qui met en examen dix-sept adultes.

2004

Premier procès durant deux mois devant la cour d’assises de Saint-Omer. Quinze enfants sont reconnu·es victimes. Dix accusé·es sont condamné·es, sept sont acquitté·es.

2005

Procès en appel devant la cour d’assises de Paris de six des condamné·es : tous·tes sont acquittées.

2006

La justice civile accorde des indem­ni­sa­tions à douze enfants victimes. Une com­mis­sion d’enquête par­le­men­taire est créée pour com­prendre les dys­fonc­tion­ne­ments de la chaîne judi­ciaire, policière et sociale ayant conduit au désastre d’Outreau.

2015

À Rennes, un ultime procès se tient : Daniel Legrand est jugé seul, cette fois-ci pour les faits dont il est accusé alors qu’il était mineur. Il est à son tour acquitté.

  • 1
    Marie-Christine Gryson-Dejehansart a fait partie des premier·es psy­cho­logues ayant expertisé les enfants avant de quitter le procès. Doutant de « l’impartialité et de l’indépendance » de l’experte, le président des assises a mandaté d’autres expert·es. ↩︎
  • 2
    L’affaire Dutroux désigne, en Belgique, dans les années 1990, une série d’enlèvements, de viols et de meurtres de jeunes filles commis par Marc Dutroux, qui a bou­le­ver­sé le pays et révélé de graves dys­fonc­tion­ne­ments judi­ciaires. ↩︎
  • 3
    L’avocat pénaliste a été garde des Sceaux de 2020 à 2024. ↩︎
  • 4
    Les Uaped sont des services hos­pi­ta­liers où les enfants victimes de violences sont auditionné·es, dans un cadre sécurisé et rassurant, par des professionnel·les formé·es et en présence d’un·e médecin. Leur audition est filmée. ↩︎
  • 5
    Dans une tribune portant sur les premières pré­co­ni­sa­tions de la Ciivise, parue le 16 novembre 2021 dans l’hebdomadaire Marianne. ↩︎
Audrey Guiller

Journaliste indépendante (Ouest-France, Le Media social, Mediapart) et autrice, elle traite de questions de société, relations humaines et genre. Elle est batteuse amatrice dans un trio punk féminin à Rennes. Elle a proposé et co-organisé le Girls Rock Camp rennais avec le Jardin Moderne. Voir tous ses articles

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