À Strasbourg, viols et silence dans le collectif Femmes, Vie, Liberté

Deux femmes – dont l’une a porté plainte – accusent de viol l’acteur Sina Parvaneh, Iranien réfugié politique dans la capitale alsa­cienne. La parole de ces femmes n’a pas été prise au sérieux par ceux et celles qui ont été alertées, alors que l’homme qu’elles accusent est membre d’une asso­cia­tion cultu­relle influente, Strass’Iran. Une affaire qui s’inscrit dans le mouvement local Femmes, vie, liberté. 
Publié le 28/04/2026

Modifié le 13/05/2026

Une femme iranienne est dessinée au premier plan et est empêchée de parler par trois mains de trois personnes différentes posées sur sa bouche. Derrière elle, une manifestation du mouvement Femme, vie, liberté a lieu.
Crédit : Roshi Rouzbehani pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

* Les prénoms suivis d’une asté­risque ont été modifiés. Lire l’encadré à la fin de l’article.

Ce samedi de janvier 2026 à Strasbourg, sur la place Kléber, des manifestant·es scandent des slogans contre le régime iranien : « Ni mollah ni shah », « Khamenei, assassin ». À la fin de 2025 puis au début de 2026, des mani­fes­ta­tions massives ont eu lieu en Iran contre la crise éco­no­mique et le régime islamique.

Elles ont été réprimées très vio­lem­ment (lire l’encadré à la fin de l’article). Un peu à l’écart du ras­sem­ble­ment, une sil­houette, capuche et écharpe, observe avec hési­ta­tion les manifestant·es. Leila* est iranienne. Elle n’a plus participé aux ras­sem­ble­ments depuis l’automne 2022, début des mobi­li­sa­tions du mouvement Femme, vie, liberté. Comme tous·tes, elle est inquiète des repré­sailles contre sa famille au pays. Mais, pour la tren­te­naire, il y a surtout un souvenir trau­ma­ti­sant : elle raconte avoir rencontré au sein du collectif de lutte stras­bour­geois l’homme qu’elle accuse de l’avoir violée. Si Leila hésite à rejoindre les manifestant·es ce jour-là, c’est parce que la plainte pour viol qu’elle a déposée a été classée sans suite. Leila a été suivie jusqu’en décembre 2025 par une asso­cia­tion d’aide aux victimes.

« Il se posait en protecteur »

Le 16 septembre 2022, Zhina Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne arrêtée à Téhéran par la police des mœurs pour un voile mal ajusté, succombe aux tortures des forces de l’ordre. Cette mort choque en Iran, et déclenche des mani­fes­ta­tions en cascade. À Strasbourg, où la com­mu­nau­té iranienne compte près de 5 000 personnes, un collectif se crée de façon informelle.

Le noyau est composé de six femmes et cinq hommes. L’un d’eux propose de faire de son appar­te­ment le quartier général de cette mobi­li­sa­tion : « Il a assez vite voulu prendre le lead, tout devait se passer chez lui, c’est là que se faisaient les réunions, les affiches, que l’on gardait le matériel, etc. », se souvient Shirine*, membre du collectif. Cet homme est iranien, s’appelle Sina Parvaneh, et a trouvé l’asile en France depuis quelques années. Il a 31 ans au moment des faits. C’est un acteur en vue : il vient de jouer dans Les Nuits de Mashhad, du réa­li­sa­teur danois d’origine iranienne Ali Abbasi, présenté au Festival de Cannes en mai 2022.

Sina Parvaneh est également membre d’une asso­cia­tion cultu­relle iranienne bien implantée à Strasbourg, Strass’Iran. Elle a été créée en 2009 par Afshaneh C.1Elle n’a pas souhaité que son nom de famille soit mentionné, agente d’acteur·ices et réa­li­sa­trice, et son mari, Syamak Agha Babaei. Quand celui-ci est nommé premier adjoint au maire en 2020 après la victoire de la liste éco­lo­giste et citoyenne aux élections muni­ci­pales de Strasbourg, il se retire du conseil collégial de l’association et n’en fait plus partie depuis.

En septembre 2022, plusieurs membres de l’association Strass’Iran intègrent le collectif féministe Femme, vie, liberté. Leila, qui se rapproche de Sina Parvaneh au cours de ces semaines, se souvient : « Il se posait en pro­tec­teur, m’a fait croire qu’il était une personne de confiance. » La jeune femme se sent d’autant plus en sécurité que leur lutte prône l’égalité femmes-hommes, le rejet des dis­cri­mi­na­tions et des violences de genre.

Selon Leila, le 18 novembre 2022, l’acteur lui propose de venir chez lui dans l’après-midi récupérer les affaires du collectif. La jeune femme décrit : « J’y vais, mais je ne me sens pas bien. J’ai mes règles ce jour-là et j’ai très mal au ventre. J’accepte une boisson chaude qu’il me propose. Je ne sais pas s’il m’a droguée, mais je ne me sens pas dans mon état normal, je suis très fatiguée. Alors qu’il parle au téléphone, il me fait signe de m’allonger. » La jeune femme raconte qu’elle est ensuite réveillée, après un temps indé­ter­mi­né, par Sina Parvaneh, qui se serait allongé sur elle, lui aurait imposé des attou­che­ments après l’avoir désha­billée, malgré l’insistance de la jeune femme à lui rappeler qu’elle, comme lui, est en couple et qu’elle a ses règles. Agacé, se souvient-elle, il serait allé chercher une serviette dans la salle de bain pour la poser sous elle. Selon elle, il est alors tota­le­ment nu, la retourne et lui impose un rapport sexuel anal sans pré­ser­va­tif avec une grande violence, tout en l’insultant. Dans sa plainte, à laquelle La Déferlante a eu accès, elle détaille : « Pendant le rapport, je n’arrivais plus à bouger, j’étais tétanisée, j’étais tendue et contrac­tée, car je ne voulais pas avoir de relations sexuelles. »

Leila est sous le choc. Elle remarque que la serviette est pleine de sang, ce que Sina Parvaneh lui aurait reproché. La jeune femme prend une douche, rentre chez elle, où elle se lave à nouveau. Encore aujourd’hui, elle a du mal à mettre des mots sur ce qui lui est arrivé : « Il m’a persuadée que je l’avais voulu. Cela m’a fait beaucoup me détester, je me dégoûtais. »

« Lorsque l’abus est commis par un camarade de lutte, il faudra souvent faire le deuil d’une croyance, d’une relation et d’une confiance en l’autre. »

Frédérique Riedlin, psychologue

Elle ne consulte pas de médecin. N’en parle pas le jour même, alors qu’elle reçoit des membres du collectif chez elle pour une fête. Quelques jours plus tard, Sina Parvaneh lui aurait proposé de repasser chez lui. Selon elle, l’acteur lui aurait reproché un rapport déplai­sant, gêné par ses règles. « Je me suis sentie tellement mal et peut-être que je me disais qu’il était là pour moi, qu’il n’avait pas fait exprès. » Elle raconte que, ce jour-là, Sina Parvaneh lui impose un autre rapport, dont sa plainte fait également état.

Plus de trois ans après, Leila s’interroge encore. Pourquoi est-elle, ce jour-là, retournée chez l’homme qu’elle accuse de viol ? « Je ne comprends pas comment moi, qui ai beaucoup de caractère, je me suis laissé manipuler ». Anne-Sophie Gavriloff, porte-parole de la fédé­ra­tion nationale France Victimes, analyse ce com­por­te­ment : « La victime a tendance à minimiser ce qui lui est arrivé. Dans 50 % des cas, elle connaît son agresseur. Aller porter plainte, cela signifie faire exploser une famille, un collectif. »

Contacté par La Déferlante, Sina Parvaneh rappelle par le tru­che­ment de son avocate, Charlotte Barby, le clas­se­ment sans suite de la plainte de Leila et fait répondre qu’il ne fera aucune déclaration.

« J’ai crié : “Je veux que ça s’arrête” »

À la fin de novembre 2022, le collectif se réunit de nouveau. Ce soir-là, elles sont quatre femmes à se retrouver : Leila, Nariman* de l’association Strass’Iran, Nasrin, et Raha, une autre jeune étudiante iranienne, arrivée à Strasbourg en 2020. Le comité se retrouve chez cette dernière, dans sa chambre étudiante. Au cours de la soirée, Leila leur raconte tout : les deux rapports sexuels (sans dire le mot « viol »), la violence de Sina Parvaneh, le sang sur le lit, le rapport anal forcé. Elle pleure, mais, par moments, elle rit aussi. Face à elle, Raha, 29 ans, fond en larmes, et confie, à demi-mot : « Beaucoup de choses que tu as eues avec Sina, je l’ai vécu aussi. » Elle non plus n’utilise pas le mot « viol ». Pas encore.

Ce même soir, Raha appelle son ami Arash, devenu depuis son petit ami. Le jeune homme se souvient de cet appel : « C’est à ce moment-là que Raha a commencé à réaliser ce qui s’était passé pour elle, et à com­prendre que leurs histoires étaient similaires. »

Pour Raha, tout commence en 2021, lorsqu’elle fait la connais­sance de Sina Parvaneh. À l’époque, ils échangent quelques messages sur Facebook. En juin 2022, la jeune femme rentre en Iran plusieurs semaines pour être auprès de sa mère, malade. « J’ai posté une photo de ma mère, il a commenté, il était très gentil. J’étais fragile et vul­né­rable », analyse aujourd’hui Raha. Se met alors en place une relation à distance.

En juillet 2022, Raha rentre à Strasbourg. Sina Parvaneh veut la voir. « Je me disais qu’il fallait quand même qu’on fasse un vrai date, il m’a proposé de venir boire un café chez lui. » Elle se rend chez l’acteur en toute confiance. « Dès que j’ai ouvert la porte, il m’a poussée contre le mur en me prenant très fort par le cou, puis il m’a jetée sur son lit, qui est juste à côté de l’entrée. Là, il a enlevé ma robe, m’a mise sur le ventre. J’ai pleuré, j’ai crié : “Je veux que ça s’arrête.” Il ne disait rien, et se regardait dans le miroir qui est à côté de son lit. »

La jeune femme, fébrile, raconte un rapport sexuel forcé, empreint de violences. Selon elle, Sina Parvaneh lui aurait serré vio­lem­ment la mâchoire, pendant qu’il la violait. Elle raconte que, une fois l’acte fini, l’acteur l’en aurait rendue res­pon­sable : « Il m’a dit que c’était moi qui lui avais donné l’impression que j’aimais ces choses-là, et que, fina­le­ment, il était déçu parce que je n’étais pas assez cool pour lui. »
Le soir même, Raha envoie des messages à Sina Parvaneh, que nous avons pu consulter :

« Je commence à avoir mal à la mâchoire.

– Pourquoi ta mâchoire te fait-elle mal ? demande
l’acteur.

– Eh bien ! parce que tu l’as serrée très fort, ta main
est très lourde. »

Ce dernier message reste sans réponse.

Sina Parvaneh a refusé de s’exprimer et de répondre à nos questions concer­nant Raha également. Par la voix de son avocate, il affirme qu’une seule plainte a été déposée contre lui, celle de Leila, et qu’il n’a pas connais­sance d’autres faits lui étant reprochés. Selon Nariman, dont il est proche, Sina Parvaneh a toujours nié toute relation sexuelle avec Raha et Leila. Il lui aurait assuré, au contraire, avoir repoussé les avances de ces deux femmes, captures d’écran à l’appui. La Déferlante n’a pas pu les consulter.

Raha, elle, raconte une tout autre version. Elle parle d’une relation d’emprise, d’« une cage en métal » forgée de sen­ti­ments confus, où elle subissait la violence de Sina Parvaneh. Un soir, peu après le premier viol qu’elle dénonce, elle parle à son ami Arash. « Elle m’a raconté qu’il l’avait frappée au visage, et jetée sur le lit. Mais elle disait aussi : “Je dois coucher avec lui, pour qu’il ne pense pas que je suis une femme faible.” » Une phrase carac­té­ris­tique d’une situation d’emprise.

Quelques jours après le premier rapport sexuel forcé relaté par Raha, la jeune femme retourne chez Sina Parvaneh. Elle y aurait subi de nouveau une relation sexuelle contrainte, d’après le récit qu’elle fait aujourd’hui. « Il était violent, j’essayais de contrôler mes douleurs, je n’ai pas crié cette fois-ci », murmure la jeune femme. Après ce deuxième viol qu’elle décrit, Raha décide de rompre. « Ce jour-là, j’ai compris qu’il était vraiment malade, il voulait juste que ce soit violent. »

La parole des victimes mise en cause

Dès le mois d’octobre 2022, l’étudiante raconte à certaines femmes du collectif Femmes, vie, liberté ce que lui a fait subir Sina Parvaneh. Son récit est constant. La Déferlante a pu s’entretenir avec quatre femmes dif­fé­rentes qui ont toutes rapporté la même version, identique à celle de Raha.

Mais parmi ces confi­dentes, certaines n’y croient pas. Lors de la soirée de la fin novembre 2022, où Leila se livre face à Raha, qui compatit, les deux autres témoins, Nariman et Nasrin, deux femmes plus âgées, sont plus réservées. Elles semblent d’abord surprises – voire choquées – par la teneur des propos de Leila, qui décrit pré­ci­sé­ment l’acte sexuel. « Des détails que je n’oserais jamais vous donner », confie Nariman, membre influente de Strass’Iran, âgée d’une cin­quan­taine d’années. Mais elle assure : « Jamais, ni l’une ni l’autre n’ont utilisé le mot “viol”. » Son amie Nasrin met également le récit de Leila en question : « J’ai connu en Iran des femmes qui ont été agressées, violées. Ce soir-là, Leila n’avait pas l’air d’avoir vécu une agression sexuelle. »

C’est alors que la machine s’enclenche. Au sein du collectif Femmes, vie, liberté et de l’association Strass’Iran, la parole de Leila est très vite décré­di­bi­li­sée. Certain·es la traitent de « menteuse », de « folle », et pointent du doigt sa façon de s’habiller, son com­por­te­ment jugé trop aguicheur avec certains hommes. Nariman affirme aujourd’hui que « Leila voulait entrer dans le monde du cinéma. Elle était contente d’avoir rencontré Sina, qui avait un pied dedans, mais elle n’est pas arrivée à ses fins. Donc elle l’a accusé de viol, parce qu’il l’a rejetée. » Raha aussi voit son récit dis­cré­di­té par ces deux femmes. L’une lui reproche de « changer tout le temps de version », de rester proche de Sina Parvaneh et de « s’habiller avec des paillettes et des robes » lors des soirées du collectif. Des paroles empreintes de jugements conser­va­teurs et patriar­caux qui révèlent une mécon­nais­sance des com­por­te­ments des victimes de violences sexuelles.

Finalement, la plainte de Leila est classée le 30 janvier 2023 au motif d’une « infrac­tion insuf­fi­sam­ment carac­té­ri­sée », selon le parquet de Strasbourg, contacté par La Déferlante. « C’est mal­heu­reu­se­ment classique, dans les affaires de viol », commente l’avocate de Leila, Claire Fauvet, qui raconte que sa cliente avait dû revenir au com­mis­sa­riat plusieurs fois afin que sa plainte soit prise en compte. Enfin, argument massue brandi par celles qui dis­qua­li­fient la parole des victimes : Raha n’a pas porté plainte. Et lorsque Leila ose pousser la porte du com­mis­sa­riat de Strasbourg, le 10 janvier 2023, et qu’elle donne le numéro de Raha aux enquê­teurs pour signaler qu’il existe une autre victime, cette dernière n’ose pas aller au com­mis­sa­riat. « Je n’étais pas prête, j’ai eu très peur. Leila ne m’avait pas prévenue de cet appel, j’ai paniqué », souffle la jeune femme, qui semble regretter : « Quand le policier m’a posé des questions au téléphone, je n’ai pas voulu dire le mot “viol”, mais j’ai dit “mani­pu­la­tion”, “abus sexuel” et qu’il était hyper violent. » Aujourd’hui encore, la jeune femme a du mal à prononcer le mot « viol ».

Une dif­fi­cul­té qui n’étonne pas Frédérique Riedlin, docteure en psy­cho­lo­gie et psy­cha­na­lyste, qui accom­pagne des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles et de violences conju­gales : « Il faut du temps après avoir subi un viol pour réaliser et qualifier ce qu’il repré­sente. Comme dans toute situation trau­ma­to­gène, il y a là un impen­sable. De l’extérieur, cela peut paraître évident que c’est un viol, mais, pour la victime, il y a un travail à faire sur le sens à donner à cet acte, au regard de tout ce qui était engagé dans la relation. » La psy­cho­logue ajoute : « Dans un cadre militant, lorsque l’abus est commis par un camarade de lutte, comment penser cette contra­dic­tion entre le passage à l’acte et la cause commune ? Il faudra souvent faire le deuil d’une croyance, d’une relation et d’une confiance en l’autre, et cela aussi peut être un frein. »

Du côté de l’homme accusé de viol, les soutiens se mobi­lisent. Au moment de l’enquête, son agente, Afshaneh C., aurait appelé Shirine, qui soutient les deux victimes. La militante raconte : « Afsaneh m’a assuré que Sina Parvaneh était incapable de violences et de viol, et qu’il avait une copine fixe. » Des propos démentis par la réa­li­sa­trice et agente, qui affirme s’être éloignée de l’acteur depuis cette affaire, à laquelle elle « n’a pas voulu se mêler ». Son mari, l’élu municipal Syamak Agha Babaei, quant à lui, conteste être un ami proche de Sina Parvaneh. Pourtant, selon plusieurs témoins ren­con­trés par La Déferlante, l’acteur invoque régu­liè­re­ment les liens pri­vi­lé­giés qu’il entre­tient avec le couple formé par l’agente de cinéma et le premier adjoint à la maire de Strasbourg, redevenu simple conseiller municipal depuis les élections de mars dernier.

Vivre avec le traumatisme

Interrogé par La Déferlante sur sa connais­sance des faits, Syamak Agha Babaei affirme avoir été prévenu par « une militante féministe » en des termes vagues et sans qu’aucun nom ne lui soit com­mu­ni­qué. « La ville n’a pas été pas dûment informée », souligne-t-il. Il évoque le climat pré­élec­to­ral de ce début d’année : « Je récuse le déshon­neur par asso­cia­tion, d’être tenu pour res­pon­sable alors que je ne suis pas proche de la personne accusée. J’ai l’impression qu’il y a une très belle histoire à écrire autour de ça », dénonce-t-il.

La féministe qui l’alerte en février 2023, elle, n’a pas la même version de leur conver­sa­tion. Carole Santamaria, militante du Piquet féministe, un collectif stras­bour­geois contre les violences sexuelles et sexistes, se souvient : « À l’époque, j’accordais à M. Agha Babaei le fait que ce soit compliqué d’admettre qu’un de ses proches soit un agresseur, mais, au cours de cet échange, il a mis en avant que la plainte avait été classée sans suite et a décré­di­bi­li­sé la victime en parlant de har­cè­le­ment envers son ami. » La militante – devenue conseillère muni­ci­pale dans la dernière année du mandat éco­lo­giste – se souvient également que l’élu n’a pas contesté ses liens d’amitié avec l’acteur accusé de viol : « Il m’a dit qu’il s’engageait à ne plus le voir en public. » Syamak Agha Babaei nie fermement avoir tenu ces propos.

Près de quatre ans ont passé depuis les faits que Raha et Leila ont dénoncés. À l’heure où nous écrivons ces lignes, Raha envisage de porter plainte, mais ne se sent pas encore prête. Les deux jeunes femmes tentent d’avancer dans leur parcours pro­fes­sion­nel et sen­ti­men­tal. Inscrite en doctorat, Raha est fière aujourd’hui d’avoir réussi à pour­suivre ses études. Mais, souvent, les violences qu’elles disent avoir subies leur reviennent de plein fouet. « À l’automne 2024, quand j’ai vu la bande-annonce de Lire Lolita à Téhéran, où Sina Parvaneh a un rôle, ça m’a fait exploser le cerveau, raconte Leila. Je me suis dit : “Lui, il vit sa vie tran­quille, alors que nous…” Les femmes qui jouent avec lui sont des actrices engagées et fémi­nistes, et, à leurs côtés, il y a un violeur, qui participe à un système qu’elles dénoncent. »

Une enquête menée dans un climat de répression et de menaces

Commencée à l’été 2025, cette enquête fut par­ti­cu­liè­re­ment difficile à mener, en par­ti­cu­lier à partir du début de 2026, en raison de la répres­sion des mani­fes­ta­tions par le régime iranien. Ce contexte, encore aggravé depuis la guerre déclen­chée par les États-Unis contre l’Iran à la fin de février, a provoqué de la peur parmi les membres de la diaspora iranienne opposé·es au régime, qui craignent pour leurs proches au pays.

Toutes les personnes contac­tées ont, dans un premier temps, été très méfiantes – certaines ont refusé de nous parler – et mis en doute notre calen­drier de publi­ca­tion. Nous avons donc décidé d’anonymiser tous·tes nos interlocuteur·ices, à l’exception de celles et ceux ayant des postes de res­pon­sa­bi­li­té. Par ailleurs, les proches de Sina Parvaneh que nous avons contacté·es ont tous·tes reçu le même message anonyme de menace sur Instagram. Elles et ils nous ont dit avoir porté plainte, et ont fait un lien avec notre enquête, accusant nos autres sources d’être à l’origine de ces menaces. Nous avons nous-mêmes signalé au procureur de la République une suspicion d’attaque infor­ma­tique de nos boîtes mail.

Après les messages de menaces, nous avons hésité à plusieurs reprises avant de pour­suivre. Nous avons fina­le­ment décidé de porter les récits de Leila et de Raha, elles-mêmes ayant été victimes alors qu’elles étaient engagées contre la violence du régime iranien.

Enfin, nos demandes d’entretien répétées avec Sina Parvaneh ayant été rejetées, nous n’avons pas pu recueillir ses expli­ca­tions sur les faits qui lui sont reprochés, et avons choisi d’utiliser le condi­tion­nel, ce qui ne remet pas en cause la parole des victimes.

Actualisation de l’article le 13 mai 2026 avec l’a­no­ny­mi­sa­tion du nom de famille d’Afshaneh C.

  • 1
    Elle n’a pas souhaité que son nom de famille soit mentionné ↩︎
Maud de Carpentier

Maud de Carpentier est journaliste indépendante installée à Strasbourg et membre du collectif Longshot. Elle est autrice de documentaires radio et de podcasts, et travaille notamment pour Mediapart. Voir tous ses articles

Stéphanie Wenger

Stéphanie Wenger est journaliste indépendante. Après plusieurs années en Égypte, en Tunisie et au Maroc, elle est aujourd’hui installée à Strasbourg, où elle écrit principalement pour Le Monde. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

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