Sarah Schulman : « Désobéir ne suffit pas »

Juive, lesbienne, entrée dans le mili­tan­tisme à l’adolescence, l’écrivaine éta­su­nienne Sarah Schulman, 68 ans, a été une des chevilles ouvrières d’ACT UP New York dans les années 1980. Qu’est-ce qui nous pousse à désobéir, comment transforme-t-on la trans­gres­sion en mobi­li­sa­tion de masse ? Entretien avec une activiste et penseuse de la désobéissance.
Publié le 27/07/2026

L’essayiste et militante état­su­nienne Sarah Schulman à Paris, le 18 avril 2026. Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et jour­na­liste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création d’ACT UP New York, tout en étant serveuse pour payer son loyer. Aux premières loges de l’hécatombe, elle rejoint les rangs du mouvement dès ses débuts, en 1987.

Quelques années plus tard, elle cofonde le groupe d’action Lesbian Avengers (lire « Lesbian Avengers. Allumer la mèche » dans le numéro 17 de La Déferlante, février 2025) avant de se lancer dans l’écriture d’essais, d’autres romans et de pièces de théâtre, ainsi que dans l’enseignement de l’écriture créative à l’université. En 2010, elle rejoint le conseil scien­ti­fique de Jewish Voice for Peace (la plus grande orga­ni­sa­tion juive anti­sio­niste au monde) puis coproduit, en 2012, un docu­men­taire intitulé United in Anger, sur l’histoire d’ACT UP New York.

Avec son essai Let the record show. Une histoire politique d’ACT UP New York (1987–1993), qui vient de paraître en France aux éditions Libertalia, la militante rend acces­sible l’histoire dense, conflic­tuelle et stra­té­gique d’un mouvement de déso­béis­sance civile qui, bien que très mino­ri­taire, a forcé de puis­santes ins­ti­tu­tions à agir, en usant de méthodes d’action directe qui influencent encore de nom­breuses luttes pour la justice et l’égalité. Sans nostalgie, la sexa­gé­naire se veut passeuse de cette aventure façonnée par la colère, l’urgence ou la célé­bra­tion des liens, et invite à s’en inspirer pour faire face aux défis poli­tiques actuels.

Des centaines de militants sont allongé·es sur le sol en pleine ville, certains avec des pancartes.
Die-in d’ACT UP lors de la Marche des fiertés, en juin 1993 à New York.
L’essayiste et activiste éta­su­nienne Sarah Schulman a milité acti­ve­ment pour cette asso­cia­tion.
Crédit : Donna Binder

Y a‑t-il un moment précis de votre vie où vous vous souvenez d’avoir sciemment désobéi ?

En 1981, avec un groupe de mili­tantes les­biennes, la Women’s Liberation Zap Action Brigade, nous avons inter­rom­pu une audition par­le­men­taire contre l’avortement qui avait lieu au Sénat [à Washington], ce qui nous a valu d’être pour­sui­vies en justice pour « per­tur­ba­tion des travaux du Congrès ». Quelques années aupa­ra­vant, j’avais déjà été arrêtée par la police avec ma mère lors d’une action contre la guerre du Vietnam. Mais, comme la majorité des gens, c’est sans vraiment le choisir que, toute ma vie, j’ai désobéi.

Quitter sa maison, son pays ou sa petite ville parce qu’on est homosexuel·e, maltraité·e, ou pour s’ouvrir des pers­pec­tives, ça passe pour de la déso­béis­sance. Pourtant, c’est juste une manière de refuser que sa vie soit réduite ou détruite. C’est choisir de vivre. Parfois, on dit ou on fait quelque chose qui nous semble évident et néces­saire mais qui provoque de la colère chez les autres, voire des repré­sailles. Aujourd’hui, je travaille avec mes étudiant·es sur des ouvrages pales­ti­niens et je soutiens la lutte pour la libé­ra­tion de la Palestine. Je parle politique avec les étudiant·es, et, même si ce n’est pas mon objectif, cela met en colère certaines personnes de l’université.

Selon vous, la déso­béis­sance, c’est un tem­pé­ra­ment davantage qu’une stratégie politique ?

Je pense que la déso­béis­sance, chez moi, est un héritage familial. Dans les années 1970, ma mère nous emmenait, ma sœur et moi, aux mani­fes­ta­tions contre la guerre du Vietnam. Son père – mon grand-père – avait fui la Russie à 13 ans par ses propres moyens pour échapper à la violence familiale et à la ségré­ga­tion anti­sé­mite. Une fois établi aux États-Unis, il a été empri­son­né pour avoir refusé de faire son service militaire pendant la Première Guerre mondiale.

Pour écrire mon livre sur l’histoire d’ACT UP, j’ai analysé les inter­views de 188 militant·es en me demandant quels étaient leurs points communs. Ce n’était ni l’expérience militante ni la formation politique. Ces personnes par­ta­geaient, en revanche, un trait de per­son­na­li­té : elles ne pouvaient s’empêcher de réagir face à l’injustice. Dans les années 1980, personne ne s’attendait à ce que des homo­sexuels malades du sida s’organisent poli­ti­que­ment et qu’ils osent, par exemple, inter­ve­nir dans une cathé­drale1Le 10 décembre 1989, lors d’une mani­fes­ta­tion organisée par ACT UP avec la Women’s Health and Action Mobilization (Wham), plusieurs dizaines de manifestant·es se sont allongé·es sur le sol de la cathé­drale Saint Patrick de New York. pour exiger que l’Église catho­lique change de discours sur le pré­ser­va­tif, l’homosexualité, l’avortement et l’éducation sexuelle ! Cette poignée de gays et de les­biennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : « On va désobéir. » Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et néces­saire : des trai­te­ments, le respect et l’écoute des malades, l’aide médicale uni­ver­selle et des poli­tiques d’éducation, de pré­ven­tion et de réduction des risques. Ils et elles ont dénoncé l’abandon de l’État, des familles et du monde de la recherche en refusant de mourir discrètement.

Pourquoi, selon vous, cette minorité dans la minorité homo­sexuelle a‑t-elle choisi la stratégie de la déso­béis­sance civile ?

À la fin des années 1980, la majorité des jeunes gays qui mouraient en masse n’avaient pas
d’expérience militante : c’était les années disco ! Et même si beaucoup de militant·es de la lutte contre le sida étaient très imprégnés·es de culture révo­lu­tion­naire – celle du mouvement de libé­ra­tion gay, des fémi­nistes les­biennes radicales et des étudiant·es sud-américain·es qui avaient fui les dic­ta­tures –, ce sont eux, ces jeunes inex­pé­ri­men­tés, qui ont constitué le plus gros des troupes d’ACT UP. Ils étaient malades, déses­pé­rés, et luttaient d’abord pour leur vie.

Comme moi, ces jeunes gays étaient nés dans les années 1940 et 1950 et avaient observé la résis­tance des acti­vistes noir·es que des flics blancs arrê­taient et tabas­saient. À cette époque, personne n’imaginait qu’il existait des enfants homosexuel·les. Pourtant, nous savions déjà que quelque chose clochait, et beaucoup d’entre nous, seul·es dans leurs familles, se sont identifié·es à ces militant·es : nous sentions que, nous aussi, nous allions devoir lutter pour avoir le droit d’exister.

« La poignée de gays et de les­biennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : “On va désobéir.” Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et néces­saire. »
Sarah Schulman

Au début de l’écriture de Let the record show, j’ai relu la célèbre Lettre de la prison de Birmingham que Martin Luther King a rédigée en avril 1963 et dans laquelle il expli­quait sa théorie de la déso­béis­sance civile non violente : il décrivait exac­te­ment ce qu’ACT UP a mis en place [vingt ans après, sans le savoir], ça m’a marquée.

D’où vient ce choix de l’action directe à ACT UP ?

Il vient de la colère et de l’urgence. On se battait pour faire bouger de grosses ins­ti­tu­tions, et l’omniprésence de la mort nous obligeait à faire vite. Il faut rappeler ce que signi­fiait mourir du sida : à moins de 25 ans, devenir bru­ta­le­ment aveugle ou dément, avoir ses organes vitaux qui lâchent les uns après les autres. Et c’était assister à cette déchéance, aussi, de ses proches. Ce n’était pas uni­que­ment des gens qui mouraient mais tout un monde qui agonisait atro­ce­ment. Des jeunes homo­sexuels ont refusé de mourir en masse dans la honte : leur déso­béis­sance naît de cette révolte2En 1995, aux États-Unis, la maladie a déjà tué plus de 300 000 personnes. Elle est la première cause de mortalité chez les moins de 44 ans..

À quelles condi­tions l’action directe permet-elle aux groupes par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables d’agir ?

Créer du chaos ou crier sa colère sans reven­di­ca­tion claire, c’est voué à l’échec et ça met en danger : c’est du gas­pillage de temps et d’énergie. C’est un des prin­ci­paux ensei­gne­ments de l’expérience d’ACT UP. Le groupe comptait 700 militant·es au plus fort du mouvement mais, contrai­re­ment à ce que beaucoup de gens pensent, nous étions extrê­me­ment organisé·es. On savait qui prenait quels médi­ca­ments et, donc, combien de temps tien­draient les personnes si elles étaient inter­pel­lées par les forces de l’ordre ; on faisait des trainings pour parler aux médias, on avait des avocat·es, on connais­sait les risques judi­ciaires. Et, surtout, nos reven­di­ca­tions étaient très précises. Par exemple : dès 1989, ACT UP New York obtient l’accès à des molécules expé­ri­men­tales pour les malades du sida exclus des essais cliniques.

De nos jours, il y a une demande formulée sur les campus pour que les uni­ver­si­tés éta­su­niennes se dés­in­ves­tissent des entre­prises et des uni­ver­si­tés israé­liennes. C’est poli­ti­que­ment difficile à atteindre mais tech­ni­que­ment faisable. Des ins­ti­tu­tions adoptent ce type de démarche depuis l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, et des uni­ver­si­tés l’ont fait encore plus récemment contre les énergies fossiles3En 2019, l’université de Californie a retiré ses fonds de dotation et de pension des entre­prises liées à l’extraction d’énergies fossiles. L’université Harvard lui a emboîté le pas en 2021.. C’est donc, selon moi, une bonne reven­di­ca­tion, une demande gagnable. À l’inverse, un mouvement comme Occupy Wall Street4À la mi-septembre 2011, un millier de personnes mani­festent dans le quartier d’affaires de New York pour dénoncer les dérives du capi­ta­lisme financier. Le mouvement pacifiste se propagera dans une centaine de villes du pays. s’est effondré parce qu’il n’avait pas de reven­di­ca­tion claire.

Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir effi­ca­ce­ment. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la dif­fé­rence et mobiliser plus largement. On peut aussi s’allier avec d’autres personnes sur un point précis alors qu’on n’est pas d’accord avec elles sur le reste. Ces alliances tactiques sont encore plus néces­saires aujourd’hui : tellement de groupes sociaux subissent des oppres­sions qu’il est impos­sible d’élaborer une analyse ou une stratégie unique. Il faut une méthode qui permette d’être flexible et de former des alliances efficaces. Notre force repose sur notre capacité à nouer des alliances ponc­tuelles plutôt que des coa­li­tions poli­tiques : il est vain de chercher à mettre tout le monde d’accord. Plus il y a de personnes qui s’efforcent d’agir depuis l’endroit où elles se trouvent, plus le mouvement gagne en puissance. La démo­cra­tie radicale consiste à accepter les dif­fé­rences tout en par­ta­geant une vision qui exige la justice pour toutes et tous. Par exemple, aux États-Unis, on peut faire alliance avec les prêtres catho­liques contre la police de l’immigration [l’ICE] et contre Donald Trump, même si, pro­ba­ble­ment, on ne sera pas d’accord sur les droits des femmes et des personnes queers.

ACT UP était très hété­ro­gène poli­ti­que­ment. On par­ta­geait une même vision stra­té­gique, tout comme la convic­tion que le VIH-sida était davantage qu’une simple maladie, une crise politique. Dans un livre publié en 1989, une figure d’ACT UP, Larry Kramer, faisait référence à l’Irgoun, une milice sioniste ter­ro­riste d’extrême droite, comme ins­pi­ra­tion pour l’action col­lec­tive des gays contre le VIH-sida. Il ignorait, évi­dem­ment, que l’Irgoun était d’extrême droite, mais il consi­dé­rait leur combat contre « les Arabes » comme une lutte de libé­ra­tion contre l’antisémitisme. Cela n’a pas empêché que, en janvier 1991, ACT UP organise une grande action contre la guerre du Golfe en occupant la gare centrale de New York et en inter­rom­pant un programme télé aux cris de : « Fight AIDS, not Arabs ! » (Combattez le sida, pas les Arabes !).

Alors que vous ne vous étiez jamais inté­res­sée à la Palestine, vous avez, à partir de 2009, apporté publi­que­ment votre soutien à la résis­tance du peuple pales­ti­nien. Qu’est-ce qui a fait évoluer votre position ? Est-ce une forme de déso­béis­sance communautaire ?

Cela peut paraître com­plè­te­ment fou aujourd’hui mais j’ai longtemps été très ignorante de l’histoire pales­ti­nienne. Au sein d’ACT UP, il y avait nombre de juifs et de juives – le symbole du triangle rose n’est pas apparu par hasard5Le logo d’ACT UP reprend, en l’inversant, le marquage des homosexuel·les par les nazis dans les camps de la mort, avec le message « silence = mort ».. Comme moi, beaucoup de leadeur·euses du mouvement gay et lesbien étasunien étaient né·es dans des familles rescapées de la Shoah, qui, par homo­pho­bie, les avaient rejeté·es. Nous avions grandi dans des envi­ron­ne­ments qui valo­ri­saient l’action col­lec­tive et l’engagement contre l’injustice, mais où le sionisme était la norme : nous étions sionistes par défaut, sans même y réfléchir, pensant que c’était une com­po­sante de notre judéité.

« Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir effi­ca­ce­ment. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la dif­fé­rence et mobiliser plus largement. »
Sarah Schulman

En 2009, à la suite de la parution de mon essai sur l’homophobie familiale, Les Liens qui empêchent (lire notre encadré ci-dessous), j’ai été invitée par une orga­ni­sa­tion LGBTQ6C’est le sigle que Sarah Schulman utilise dans ses com­mu­ni­ca­tions et dans ses ouvrages. La Déferlante lui préfère le sigle LGBTQIA+. israé­lienne à donner une confé­rence à l’université de Tel-Aviv. Je trouvais important de dialoguer dans cet espace que je consi­dé­rais alors, sim­ple­ment, comme un espace politique juif. Mais un collègue – lui-même juif, de Turquie – m’a appris l’existence du mouvement Boycott, dés­in­ves­tis­se­ment, sanctions7Cette campagne inter­na­tio­nale invite au boycott éco­no­mique, culturel et aca­dé­mique d’Israël dans le but d’obtenir le respect du droit inter­na­tio­nal. (BDS) lancé par la société civile pales­ti­nienne en 2005. J’ai donc écrit à [mes consœurs essayistes juives de gauche] Judith Butler et Naomi Klein, pour les sonder. Judith Butler m’a répondu très vite, en m’envoyant plein de textes à lire pour que je me fasse ma propre idée. J’ai ouvert les yeux sur une réalité que je n’avais pas appris à ques­tion­ner et j’ai compris que cet appel était justifié : j’ai décliné l’invitation. À la place, j’ai contacté Al-Qaws, un groupe composé de militant·es queers palestinien·nes et, au lieu d’aller à Tel-Aviv tous frais payés, j’ai acheté un billet d’avion pour les ren­con­trer à Ramallah, et discuter d’actions communes. Omar Barghouti, cofon­da­teur et coor­di­na­teur de la campagne BDS, était là aussi. À ce moment-là ont débuté des relations de travail qui durent, main­te­nant, depuis dix-sept ans. Grâce à ces personnes engagées depuis longtemps pour la justice en Palestine, j’ai pu changer de pers­pec­tive. J’étais déjà exclue de la com­mu­nau­té juive : j’avais désobéi en étant lesbienne.

On l’a vu en janvier 2021 lors de l’assaut du Capitole par des émeutiers pro-Trump : l’extrême droite peut, elle aussi, s’emparer des méthodes de déso­béis­sance et d’action directe en faisant valoir le caractère populaire de ce type de mobi­li­sa­tions. Comment la gauche peut-elle s’assurer d’éviter des alliances dangereuses ?

La déso­béis­sance n’est qu’une méthode, elle ne se suffit pas à elle-même. L’extrême droite peut l’utiliser mais nos objectifs ne seront jamais les mêmes. Définir des reven­di­ca­tions très précises, être clair·es sur le fait qu’on ne condi­tionne jamais l’extension des droits d’un groupe à la réduction de ceux d’un autre me paraît être une bonne façon de ne pas faire de mauvaises alliances. Par exemple, quand le Michigan Womyn’s Music Festival a décidé, en 1991, d’exclure les femmes trans, j’ai arrêté d’y aller. Pourtant c’était un grand ras­sem­ble­ment lesbien qui avait lieu chaque année.

Finalement, qu’est-ce qui, selon vous, trans­forme l’action de quelques individu·es en colère en un mouvement qui fait bouger des lignes et inspire au-delà de ses propres rangs ?

C’est une chose qu’on ne peut jamais prévoir ! Quand on lance un mouvement, il peut se passer des années sans que rien ne se produise, et puis, soudain, ça prend parce que c’est le moment. Souvent, ce ne sont ni les pratiques ni la méthode qui ont changé, seulement le contexte. Par exemple, aux États-Unis, les mobi­li­sa­tions étu­diantes pour la Palestine ont pris énor­mé­ment d’ampleur à partir de 2023 avec l’occupation des campus. Les orga­ni­sa­tions qui sont à l’origine de ces mobi­li­sa­tions existent parfois depuis plus de trente ans. Patiemment, elles ont construit des réseaux militants, produit des analyses et échafaudé des stra­té­gies : tout était prêt.

Il faut d’ailleurs souligner à quel point la trans­mis­sion et la construc­tion d’infrastructures de lutte sont impor­tantes. Jewish Voice for Peace s’inspire beaucoup d’ACT UP et reproduit des pratiques mili­tantes que je décris dans le livre. Elle a même organisé une immense action à la gare centrale de New York ! Mon objectif en écrivant ce livre était, pré­ci­sé­ment, de donner de l’inspiration aux militant·es d’aujourd’hui. Sans ça, j’aurais écrit un roman.

Entretien réalisé à Paris le 18 avril 2026.

Sarah Schulman en 7 dates

1958

Naissance à New York dans une famille juive d’origine russe décimée par la Shoah.

1987

Sarah Schulman rejoint ACT UP New York, qui vient d’être créé.

1989

Après Delores, son troisième roman, reçoit le Gay and Lesbian Book Award de l’American Library Association.

23 janvier 1991

L’écrivaine est arrêtée alors qu’elle participe à une occu­pa­tion de la gare centrale de New York pour protester contre la guerre du Golfe.

Août 1992

Cofonde les Lesbian Avengers qui par­ti­ci­pe­ront à Camp Trans, un camp féministe ouvert à toutes les femmes,
y compris les femmes trans.

Janvier 2012

Participe à la première délé­ga­tion queer éta­su­nienne en Palestine organisée par Al-Qaws, Aswat et Palestinian Queers for BDS.

Septembre 2026

Parution en France de Solidarité, entre fantasme et nécessité, aux éditions B42, dans lequel elle interroge les stra­té­gies per­met­tant de construire des alliances poli­tiques solides.

Lire Sarah Schulman

Voici trois essais de Sarah Schulman traduits en français qui per­mettent d’appréhender sa pensée. Se décrivant comme roman­cière « avant tout », elle a publié onze romans et pièces de théâtre mettant en scène des pro­ta­go­nistes les­biennes. Seuls Après Delores (trad. Thierry Marignac, Éd. Inculte, 2017) et Rat Bohemia (trad. Valérie Leclercq, H&O Éditions, 2002) ont été traduits en français.

La Gentrification des esprits

À travers ses souvenirs, Sarah Schulman analyse la dis­pa­ri­tion conco­mi­tante, dans les années 1980, de la culture queer radicale et des quartiers popu­laires du Lower East Side à Manhattan. Les ravages de l’épidémie de VIH-sida ont été, écrit-elle, une occasion de gen­tri­fier ce quartier et d’invisibiliser les ima­gi­naires qui le carac­té­ri­saient. C’est ainsi que l’histoire sociale et politique du VIH-sida a été effacée. Cet essai témoigne aussi du niveau de tolérance à la violence homophobe et raciste à New York dans les années 1980 et 1990.

Couverture du livre La Gentrification des esprits de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

La Gentrification des esprits. Témoin d’un ima­gi­naire perdu. Paru aux États-Unis en 2012 chez University of California Press, puis en France en 2018 aux éditions B42, traduit par Émilie Notéris.

Le conflit n’est pas une agression

Son essai le plus lu en France, mais aussi le plus « mal lu » selon Sarah Schulman, qui y expose le danger à confondre « conflit » et « agression » et à nor­ma­li­ser l’inversion des res­pon­sa­bi­li­tés entre agres­seurs et agressé·es. Elle fait référence aux crimes policiers racistes aux États-Unis, à la cri­mi­na­li­sa­tion des personnes vivant avec
le VIH ou encore la rhé­to­rique du « droit d’Israël à se défendre » pour justifier la des­truc­tion de la Palestine et des Palestinien·nes. « Mes essais sont construits comme des romans, précise-t-elle, il faut les lire en entier pour com­prendre mon propos. »

Couverture du livre Le conflit n'est pas une agression de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Le conflit n’est pas une agression. Rhétorique de la souf­france, respon­sa­bi­li­té col­lec­tive et devoir de répa­ra­tion. Paru aux États-Unis en 2016 chez Arsenal Pulp Press, puis en France en 2021 aux éditions B42, traduit par Julia Burtin Zortea et Joséphine Gross.

Les liens qui empêchent

Partant de sa propre expé­rience familiale, Sarah Schulman explique dans cet ouvrage comment l’exclusion, la déva­lo­ri­sa­tion ou le rejet, exercés par la famille pro­duisent de l’isolement, de la précarité affective ainsi qu’une vul­né­ra­bi­li­té accrue face aux ins­ti­tu­tions. L’autrice sort l’homophobie familiale du cercle privé et en fait un sujet collectif et politique.

Couverture du livre LLes liens qui empêchent de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Les Liens qui empêchent. L’homophobie familiale et ses consé­quences. Paru aux États-Unis en 2009 chez The New Press, puis en France en 2024 aux éditions B42, traduit par Élodie Leplat.

  • 1
    Le 10 décembre 1989, lors d’une mani­fes­ta­tion organisée par ACT UP avec la Women’s Health and Action Mobilization (Wham), plusieurs dizaines de manifestant·es se sont allongé·es sur le sol de la cathé­drale Saint Patrick de New York. ↩︎
  • 2
    En 1995, aux États-Unis, la maladie a déjà tué plus de 300 000 personnes. Elle est la première cause de mortalité chez les moins de 44 ans. ↩︎
  • 3
    En 2019, l’université de Californie a retiré ses fonds de dotation et de pension des entre­prises liées à l’extraction d’énergies fossiles. L’université Harvard lui a emboîté le pas en 2021. ↩︎
  • 4
    À la mi-septembre 2011, un millier de personnes mani­festent dans le quartier d’affaires de New York pour dénoncer les dérives du capi­ta­lisme financier. Le mouvement pacifiste se propagera dans une centaine de villes du pays. ↩︎
  • 5
    Le logo d’ACT UP reprend, en l’inversant, le marquage des homosexuel·les par les nazis dans les camps de la mort, avec le message « silence = mort ». ↩︎
  • 6
    C’est le sigle que Sarah Schulman utilise dans ses com­mu­ni­ca­tions et dans ses ouvrages. La Déferlante lui préfère le sigle LGBTQIA+. ↩︎
  • 7
    Cette campagne inter­na­tio­nale invite au boycott éco­no­mique, culturel et aca­dé­mique d’Israël dans le but d’obtenir le respect du droit inter­na­tio­nal. ↩︎

Les mots importants

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Sarah Benichou

Membre du collectif Youpress et du comité éditorial de La Déferlante, Sarah Benichou est une journaliste indépendante et féministe qui enquête en particulier, sur l’extrême droite, les violences d'Etat, le colonialisme et les expériences juives. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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