Certains sujets nous rebutent, nous dépassent, nous horrifient. Mais il faut savoir les regarder en face si nous voulons que la société change. Pendant dix mois, La Déferlante a confié à la journaliste Sarah Boucault le soin d’enquêter sur un sujet peu documenté en France : l’inceste commis par des enfants et des adolescents [les mineurs auteurs de violences sexuelles incestueuses étant à plus de 90 % des garçons, nous utilisons le masculin pour les désigner]. Des frères et des cousins qui agressent sexuellement leurs sœurs, frères, cousins et cousines. Sarah Boucault a elle-même subi ces violences : avec courage ainsi qu’avec toute la rigueur professionnelle requise, elle entrelace sa propre histoire à une enquête sans précédent sur le sujet.
Son travail révèle l’ampleur du phénomène : parmi les victimes d’inceste, entre un quart et un tiers ont été agressé·es par un proche mineur, soit au total environ deux millions de personnes. Malgré ces chiffres alarmants, le sujet reste souvent minimisé car ramené, dans l’imaginaire collectif, à des « jeux sexuels ». Pourtant, comme nous explique l’anthropologue Dorothée Dussy dans cet article, lorsqu’il n’y a pas de négociation ou dialogue qui établissent le consentement, les jeux entre enfants se transforment en rapports de domination : « le touche-pipi n’existe pas, c’est de la violence sexuelle euphémisée ».
Les auteurs mineurs ont en commun d’appartenir à des familles dysfonctionnelles où l’inceste est déjà présent. Crédit illustration : Léa Djeziri pour La Déferlante.
Des familles dans lesquelles l’inceste a déjà eu lieu
Pour comprendre ces logiques d’oppression, Sarah Boucault a rencontré un grand nombre de professionnel·les de la justice et de la protection de l’enfance, des chercheur·euses, psychologues, et psychiatres. Elle a aussi recueilli les témoignages de huit victimes, en dehors de son cercle intime. À l’exception de l’un d’entre eux et de Sarah Boucault elle-même, ils et elles témoignent anonymement. Certain·es pour préserver leur entourage, d’autres par crainte de possibles poursuites en diffamation. Tous·tes lui ont raconté la honte et la peur de faire éclater leur cercle proche. Ils et elles ont aussi en commun d’appartenir à des familles dysfonctionnelles dans lesquelles l’inceste a déjà eu lieu. C’est l’un des enseignements majeurs de cette enquête que relève Sarah Boucault : « L’inceste perpétré par un mineur sur un·e autre mineur·e est le produit d’une organisation familiale et sociale défaillante, où la dimension systémique est gommée au profit de la figure de l’agresseur isolé et timbré. »
Alors que les associations qui prennent en charge les victimes et les auteurs de violences sexuelles constatent une augmentation significative du nombre d’affaires impliquant des auteurs mineurs ces dernières années, les moyens financiers ne suivent pas. Notre enquête fait état de 82 mineurs auteurs pris en charge en cinq ans : une goutte d’eau dans un océan d’affaires. La prise en charge psychosociale des victimes est elle aussi, défaillante. Quant à la prévention, chaînon indispensable pour éviter les passages à l’acte et la récidive, elle est inexistante.
Nous assumons ce regard situé, pourvu qu’il soit assorti d’une enquête irréprochable
L’une des particularités de cette investigation est que l’autrice y intègre sa propre histoire. Enquêter en étant soi-même victime et en dénonçant son agresseur : la démarche va à rebours des codes journalistiques classiques. Lorsque nous rencontrons la journaliste Sarah Boucault pour lui proposer d’enquêter sur l’inceste commis par des mineurs, elle nous confie très rapidement que, enfant, elle a subi des agressions sexuelles de la part d’un cousin plus âgé. Dès lors, que faire ? Confier cette enquête à un·e autre ? Ne pas mentionner cette information ?
« Je ne suis pas démolie au point de m’exposer sans limites »
À La Déferlante, nous pensons que ce vécu apporte à Sarah Boucault une compréhension supplémentaire de ce fait social. S’il n’est pas nécessaire d’être victime d’inceste pour écrire sur le sujet, les victimes d’inceste sont tout aussi légitimes que les autres à le faire. Nous assumons donc ce regard situé, pourvu qu’il soit, comme ici, assorti d’une enquête irréprochable. Comme le résumait le journaliste et transactiviste états-unien Lewis Wallace dans une tribune parue en 2017 : « Nous sommes capables d’assumer un regard et de nous en tenir à la vérité. »
Nous avons beaucoup discuté avec Sarah Boucault des conséquences éventuelles de sa prise de parole pour elle-même et pour son entourage. « Je ne suis pas démolie au point de m’exposer sans limites, a‑t-elle précisé. Je ne veux pas non plus régler mes comptes. Je suis juste une humble victime d’inceste. Et, en tant que journaliste, j’ai une responsabilité dans la mise en lumière de sujets graves que personne ne veut voir. »
Dans le respect de la déontologie journalistique, nous avons recoupé auprès de ses proches et au moyen des documents qu’elle nous a confiés, les accusations que Sarah Boucault porte dans l’article que nous publions aujourd’hui. Nous avons contacté, à plusieurs reprises, son cousin mis en cause dans cette enquête : il n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Fidèle à sa mission de média engagé, La Déferlante espère, en publiant cette enquête, contribuer au combat contre les violences patriarcales. Où qu’elles soient, nous continuerons à les regarder en face et à les documenter.
RETROUVEZ L’ENQUÊTE SUR NOTE SITE
Partie 1 — Le grand déni
La journaliste Sarah Boucault revient sur la dimension systémique et généalogique de ce crime silencié.
Lire l’article en avant-première sur notre site.
Partie 2 — Le mythe des « Jeux sexuels »
Le « touche pipi » inoffensif est un mythe : il s’agit de violence sexuelle euphémisée.
Partie 3 — Qui sont les « gentils monstres ordinaires » ?
Qui sont ces cousins, ces frères qui agressent leurs sœurs, frères et cousin·es ?
Partie 4 — Des préjudices multiples pour les victimes
Entre indifférence et minimisation de leur parole, les victimes d’inceste commis par un mineur peinent à faire entendre leur voix.
Pour aller plus loin : les ressources pour mieux comprendre
Sarah Boucault partage des ouvrages afin de compléter la lecture et la compréhension de cette enquête inédite.